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Autour du 20 décembre j’ai été pris d’un trouble étrange. Qui a grandi le 24 au soir au moment du réveillon et s’est amplifié quand on a servi le foie gras. Sans un viatique, quelques verres de Sauternes que je me suis obligé de boire non par goût, mais par nécessité,  nul doute que j’aurais perdu connaissance.
Pour éviter tout embouteillage à cause des huîtres, du saumon, des escargots, du chapon aux morilles et annexes, j’ai  procédé à l’ouverture des vannes, fait le plein des écluses et ouvert les portes à flot, seule bonne façon de rendre les voies digestives opérationnelles pour la navigation. Ô combien de pinard il m’a fallu ingurgiter pour que l’opération se passe sans anicroche !
En même temps qu’une joie ineffable me gagnait, je sentais dériver les frêles esquifs portés par des flots chamarrés, les imaginais gagner l’étroit estuaire avant de plonger dans l’abyssale fosse des vécés. Un délice, que dis-je : une révélation. Pas de doute, me suis-je dit, Dieu existe.

Le lendemain, apéritif et repas substantiel pris comme il se doit, et l’extase ne m’ayant pas quitté, c’est un rien aviné que je me suis rendu à l’église pour m’ouvrir au curé de cet état de grâce.
Ému jusqu’aux larmes je suis entré dans la sainte demeure. Le curé était dans la sacristie. Parfum d’encens et de pastis.

Le temps de remplir deux verres pendant que je lui expliquais ce qu’il m’arrivait il a pris la parole.
« Rien de plus normal, mon fils, avec l’état d’ivrognerie dans lequel tu t’es mis. Ne sais-tu pas que l’alcool obscurcit la raison ? Moi-même… »

 

Clope après clope je fume. À un train d’enfer. Je ne m’arrête pas en gare, parce que les escarbilles retombent mollement n’importe où, sans m’apporter la moindre satisfaction. Répit pour le gamin qui ne sait pas ce que veut dire « Nicht hinauslehnen« .

Trop tôt sevré des mamelles taries de ma mère, j’ai eu vite fait de la tromper.
Des copains me l’avaient présentée lors d’un week-end consacré comme tant d’autres au désoeuvrement. Une blonde sans faux col qui fleurait l’Amérique, joliment roulée. Lucky, ils l’appelaient. Lucky Strike. C’était à qui avait le plus la bouche en cul de poule, une technique qui ne s’obtient qu’à force d’assuidité.
Fumer est plus compliqué qu’il ne semble. Avaler la fumée et la rejeter par les naseaux après en avoir crépi les poumons est un jeu d’enfant ; prendre la juste pose du cow-boy désabusé est une toute autre affaire qui oblige à aller au charbon. Sachez-le : fumer demande assiduité et héroïsme, aptitudes dont les membres des ligues anti-tabac sont hélas privés.lucky_strike
Clope sur clope je fume, sans peur. Et ce n’est pas avec son haridelle que la Camarde me rattrapera si ce n’est pas l’heure.
La plaine rétrécit sous les nuages qui s’étirent. Je tâte mon paquet de Lucky Strike. Il m’en reste une toute dernière, aplatie derrière le bullseye défraichi. La dernière ?

Pataclope, pataclope. Jolly Jumper ne fume pas, grand bien me fasse.

5_fruits_et_legumes_3_produits_laitiers

Puisqu’on nous prend vraiment pour des débiles, à quand la recommandation de manger des pesticides ? Qui aurait au moins l’avantage d’être honnête.

Liste des courses en poche, me voilà rendu dans mon magasin –préféré, car le seul dans un rayon de 30km. C’est l’unique épicerie du coin –bar-tabac-journaux – droguerie-quincaillerie – bazar – resto – agence postale – et lupanar à l’occasion– depuis que les supermarchés ont fait des petits. On n’y dit pas encore la messe, mais ça viendra.
Première halte au comptoir. L’heure matinale –11 heures– poussant à la sobriété, mon choix se porte sur un vichy-fraise. J’ai arrêté le vichy-menthe à cause de problèmes cardiaques. Émule de Humpty Dumpty, un œuf dur me tend les bras, que j’avale avec deux trois cornichons. Gagné le rayon de la charcutaille, et le temps de tailler la bavette avec la jolie cochonne qui fait office de vendeuse, je prends un chapelet de pormoniers plus une tranche de fromage de tête persillé à souhait. Rayon crèmerie, je me satisfais d’un fromage de chèvre à l’ail et aux fines herbes. Avant d’y revenir pour des Petits Suisses et une tranchinette de Beaufort que j’ai failli oublier, ce qui aurait été un quasi crime de lèse majesté pour la sauce des pormoniers.
Un coup de molle me ramène au comptoir. Il est 11 heures 15, heure solennelle de l’apéro. Je démarre léger avec un Abymes. Je ne suis pas contre ceux qui y mettent une petite coulée de crème de mûre, mais faut être sérieux et reconnaître que la mûre, ça te prend une autre gueule avec une Mondeuse d’Arbin ou un Boudes, un vrai Boudes, cela s’entend. Je commande un verre de chaque et me les enfile gentiment derrière deux rondelles de sauc’ maison, aux noisettes. Les préliminaires étant faits, je commande un Bloody Mary qu’on me sert saturé de sel au céleri, on a ses habitudes, et faut pas revenir dessus quand elles sont bonnes. Amandes et noix de cajou achèvent le colmatage.

20 heures. Fini le souper, Tüüüüüüüüüüüüwiii gueule l’alarme qu’on m’a greffée dans le tréfonds en même temps que la puce de santé, tous deux objets si intelligents que lorsqu’ils se rappellent à la mémoire devant témoins, on a l’air encore plus con que d’habitude. Et ça se met à me servir l’habituel discours : Sauf erreur de notre part, vous n’avez pas ingéré l’ensemble de vos 5 légumes, ni vos 3 produits laitiers (pour la vie) journaliers obligatoires, selon le code de la Santé Publique. Vous disposez de 60 minutes pour compléter votre alimentation. Passé ce délai, vous serez sanctionné et privé de vos droits civiques.
Mon cul ! Leurs 5 légumes et fruits, un peu que je les ai ingérés. Notes de caisse en main, je fais le décompte : fraises du vichy-fraise – mûres du communard – raisin du pinard – noisettes du saucisson – amandes et noix de cajou du Bloody Mary – tomates, olive et céleri du même – poireaux, blettes et épinards des pormoniers – persil du fromage de tête – ciboulette et ail du fromage de chèvre. Voilà pour les fruits et légumes. Quant aux produits laitiers (pour la vie), entre le fromage de chèvre, les Petits Suisses et le Beaufort des pormoniers, ça fait trois, si je ne me trompe pas. Et je ne compte ni le Lait de poule quotidien que m’a ordonné le toubib pour me requinquer, au cas où, ni la barre chocolatée –une horreur !– que mon petit fils a tenu à me faire goûter, et ni même l’œuf dur de ce matin.
Si je rajoute le fromage qu’ils me font avec leurs conneries, je crois que le compte est bon.