Archives de la catégorie ‘pouvoirs’

Je fauche les toisons
j’ébranche les torses
j’effeuille les mains
je pourfends les crânes
j’arrache les coeurs
je moissonne les vivants

Je m’abreuve aux fleuves vermeils

J’étanche ma soif de gloire
aux râles de ceux que je condamne
je me nourris de la souffrance
des suppliciés que j’achève
j’ensemence la haine
j’arrache la vie à la vie
je distille la mort

De cadavres me rassasie

D’Asma si belle je m’enivre
de Hafez, Zein et Karim je suis fier
de mon statut je tire profit
j’ai tout pouvoir sur mes sujets
à mes pieds tremble le peuple
la terreur est mon triomphe

De mensonges me repais

La grandeur est ma fortune
le courage est ma nature
la puissance ma raison d’être
Je suis brave et méritant
clairvoyant dans mes décisions
j’honore Hafez mon père
le dépasse pour m’en montrer digne
Je suis Bachar
le porteur de bonnes nouvelles

J’ai lancé une alerte. De toute ma force, en visant le plus haut possible. Je l’ai vue s’élever à tout berzingue. Elle est partie si haut dans le ciel que j’ai fini par la perdre de vue. Sûr et certain qu’elle avait atteint sa cible, je me suis détendu, heureux d’avoir rempli mon devoir de citoyen en dénonçant ce que quiconque aurait jugé comme étant dénonçable, car hors la loi.
Je me suis réveillé sur un lit d’hôpital. « Traumatisme crânien » m’a annoncé un toubib en uniforme, sans bien saisir ce qu’il me racontait. Il m’a affirmé ignorer ce que j’avais bien pu recevoir sur le crâne. Je n’en savais pas davantage.

Ras le bol et plein les oreilles de ces artisans qui font du bruit jusqu’à tard le soir et remettent ça tôt le matin, sous prétexte qu’ils ont une commande urgente : un boulot de charpentier et de forgeron. La charpente, je n’étais pas contre, mais se farcir la stridence de la scie qu’un affûteur peu futé a mal avoyée ; les coups de maillet répétés sur le ciseau à bois émoussé qui ne parvient à trancher d’un seul coup les nœuds à cause du mauvais aiguisage d’un aiguiseur aux sens mal aiguisés, qu’une erreur d’aiguillage a dirigé dans cette voie professionnelle pointue où un manchot n’a pas sa place ; la taille à l’herminette sur laquelle ahane un apprenti aux yeux fous de bourreau… merci bien. Mais c’était de la bluette sonore par rapport au boucan infernal qu’avait produit la masse sur l’enclume, le marteau sur le fer, le fer rougi à blanc qu’un gaillard en sueur plongeait dans l’eau qui frémissait à gros bouillons. Marre de ce tintamarre.
Tout ça pour fabriquer quoi, je vous le pose en mille ? Une croix, je t’en foutrais !
Bon, d’accord, c’était il y a longtemps et aujourd’hui, on est passé à autre chose.

Ras les esgourdes et plein la calebasse de ces exécutions en place publique que les autorités, à défaut d’avoir su organiser un quelconque festival, avaient mises en place pour développer l’activité touristique dans le patelin.
Et ne vous imaginez surtout pas que c’était un truc à trois francs six sous. Non, car les spectateurs en avaient pour leur argent, dont je n’ai d’ailleurs jamais vu la couleur ni entendu le doux tintement, contrairement aux organisateurs qui s’en étaient mis plein les fouilles, vous pouvez me croire, l’archéologie, ça me connaît.
Un fameux week-end, ils avaient fait les choses en grand, les organisateurs, des gentils, pas si gentils que ça. Racisme ou pas, c’est un métèque qu’ils avaient raflé, un maniaque asocial, il paraît. La police l’avait filé, avait guetté ses manies à travers le judas, ses moindres faits et gestes. Pas compliqué de trouver quelque chose de bizarre, donc de répréhensible, dans le comportement de l’individu qui se sait suivi, et qui, se sentant suivi ne peut que répondre à ce qu’on attend de lui : se comporter comme un fugitif. Et qu’est-ce qui amène quelqu’un à être un fugitif, si ce ne sont des choses pas très nettes et autres actes malfaisants qu’il a commis ? Le gars en question, ils l’avaient alpagué pour le juger. Facile, car se sachant coupable, et du pire crime qui soit de lèse majesté, il s’était en quelque sorte constitué prisonnier, façon de se tirer l’épine du pied.
Bon, ça date pas d’hier, comme on disait en Égypte, et Allah merci, dont on ne sait ni de qui, ni de quoi, c’en est fini de ces antiques méthodes de sauvages. Les modernes font mieux et le font de façon si expéditive qu’on ne peut regretter ces temps révolus des révolutions de palais, où des olibrius se couronnaient, sous prétexte qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Affiches, tracts, bouche à oreille et téléphone arabe, la billetterie avait été dévalisée en deux temps trois mouvements. Faut dire que l’affiche putassière à souhait avait été d’une rare éloquence. Question pub, on ne fait pas mieux aujourd’hui, et si Internet et les déambulateurs avaient existé à l’époque, sûr que Gaspard, Balthazar et leur vieux pote Melchior seraient venus assister au spectacle avec d’autres grands de ce monde d’alors.
Ah, la belle époque où les exécutions se déroulaient en place publique !

Dès l’entrée en matière (tableau 1 : « Pris sur le fait », mais quel fait ?), la foule s’était bruyamment et civiquement exprimée : « Salaud, métèque, crapouilleux, crapule, aux chiottes, retourne dans ton pays, sale nègre, nique ta mère ». Au VIe tableau (“flagellation et couronnement d’épines”), la foule s’était déchaînée contre le pauvre hère enchaîné. Au VIIIe tableau, les forces de l’ordre avaient dû contenir des éléments en colère qui huaient violemment un stupide inconscient désireux d’apporter de l’aide au condamné. « Il a rien fait, le bougre », avait-il gueulé. « Mais si, mais si ! » avait éructé la foule avant de lancer à son adresse : « Vendu, sale traître, les cocos au pilori, gougnafier ». Lequel inconscient, selon les autorités, avait été placé en garde à vue. Pour sa protection. 
Le clou du spectacle ? La mise à mort de l’infâme, plus crucifiction que crucifixion. Avec les clous volontairement grossiers, mais habilement forgés pour qu’ils présentassent maintes épineuses échardes aptes à transformer en charpie la chair juteuse des mains du supplicié. Un triomphe, une exultation, une liesse joyeuse auquel le tohu-bohu vite calmé de quelques agitateurs réfractaires au bon ordre ne fit rien. Les grandes douleurs qu’éprouvent les condamnés émoustillent ceux qui ne le sont pas : rapidement ils taisent leur silence coupable pour se laisser aller à la joie d’être du bon côté, celui des juges, du bon droit et de la côte d’agneau aux flageolets ou du couscous royal. Quel vacarme, quelle clameur, qu’un son et lumière hors pair joint à des effets spéciaux dantesques avaient fait redoubler d’éclat. Bref, un joyeux bordel.
Avec l’épisode pleureuses (XIIe et XIIIe tableau), je n’avais échappé à l’infarctus que grâce à des boules Quiès habilement manufacturées à base de cire d’abeille, promptement introduites dans la bouche des mère, maîtresse et comparses du supplicié. Si les décibels avaient certes baissé d’un ton, je n’avais pas pour autant réussi à renouer avec le silence auquel tout un chacun a le droit pendant le week-end.
Et si, pris d’une volonté expiatoire, il avait pris au condamné la fâcheuse idée de prolonger son agonie, ou, résultat similaire, si un des bourreaux, par taquinerie, s’était ingénié à ne porter aucun coup fatal dans l’instant ? Horreur !

Cette aventure m’avait tué. Aussi, et les pouvoirs en place n’ayant nullement l’intention de perdre les subsides qu’occasionnaient ce type de spectacles, j’avais décidé de passer, désormais, mes longs week-ends dans un coin tranquille de ce qui deviendrait, beaucoup plus tard, le département de la Loire, où avec Ponce, un romain, ami de longue date, qui possèdait une villa sur les pentes du crêt de la Perdrix (un coin d’où il tire son patronyme), nous pensions élaborer un projet touristique autrement intéressant. Comme moi, il ne supportait pas plus le vacarme des ouvriers, les piaillements de la foule excitée et les cris des suppliciés, cependant moins que le fait de ne toucher aucun subside lié au spectacle des exécutions. Pour le lieu, on avait pensé aux Balkans, ses vastes plateaux, ses étés torides, la tenue exemplaire des autochtones qui ne braillent ni n’applaudissent à tout va et à tout rompre, notamment le silence. Ou quelque part du côté de l’Égypte, de la Libye ou de la Syrie, régions cependant moins boisées, ce qui en faisait un deuxième choix, bref, autre chose que la Palestine, pays de braillards indisciplinés. 
Les années 90 et celles qui suivraient nous paraissant comme étant promesses d’excellents crus, nous avions topé là.

1 milliard 200 millions de catholiques sur terre. Incroyable ! À croire que les cathos, quoi qu’on en dise, coïtent largement autant que les autres, si ce n’est plus. 
J’imagine qu’ils communient au même moment. Mais non, pas lors de leurs ébats ! Il est bien entendu que, tous ne pouvant passer à confesse, la plupart ne seront pas en état de grâce et qu’une autre plupart sera même en état de péché, du banal véniel à celui de luxe, mortel. 1 milliard d’hosties ! Un sacré marché, les hosties… Plus que les missels et les bibles qu’on se refile de grenouilles de bénitier en tétards de fonts baptismaux. 
Tout de même extraordinaire, qu’il y ait autant de cathos, surtout qu’au départ, on ne peut pas dire qu’ils tenaient longtemps. Je ne sais pas comment ils s’y sont pris, mais pour moi, ça tient du miracle. 1 milliard 200 millions !
Certes, il ne faut pas rêver, et tous n’assistent ni aux messes, ni aux angélus, ni à vêpres, ni aux complies, et tous n’ont pas la foi, la vraie foi chrétienne, mais tous ont bien dû être baptisés, s’ils sont cathos. Alors l’hindouisme, avec ses 10 millions de zozos qui vont faire trempette dans le Gange, ses adeptes peuvent aller se rhabiller.
Une grande et belle famille, les cathos. Oui, il arrive qu’ils se chamaillent, mais dans l’ensemble, ça ne se passe pas si mal. Petit clergé ou laïcs, je parle de ceux de base, soyons sérieux. Parce qu’au Vatican, entre les luttes de pouvoir, les cachoteries, les larçins, les coups en vache et les poissons du 1e avril qu’ils s’accrochent dans le dos en rifougnant méchamment, ça n’est pas la même. Mon bon Jésus, tu as vu ce qu’ils font de ton symbole ? Si on en croit les mauvaises langues, ça se réconcilie bien un peu sur l’oreiller, mais ça n’empêche en rien les crocs en jambe vicelards que certains font à leurs petits copains, rien que pour les faire bisquer ou pour avoir la meilleure place au réfectoire. Celle à la droite du quasi dieu vivant qu’est le pape, et à une coudée du secrétaire d’État qui fait la pluie, le beau temps, plus quelques tours de magie à côté desquels ceux de Houdini n’étaient que de gentils amusements pour des bambins un rien crétins. Mais quel boulot pour parvenir à être dans les petits papiers du Grand Pontifiant et, en même temps, du Grand Manipulateur. Bravo !
Et bravo à ces catholiques qui observent un rien aveuglément ces règles qu’on leur édicte, règles que nombre de leurs auteurs ne respectent que selon leur bon vouloir et intérêt personnel, en même temps que, prenant sans doute des lanternes pour des vessies et leurs ouailles pour des idiots, ils parjurent, rompent allègrement leurs vœux, violent leurs serments et plus. Si affinités.

investir au Bugarach

Le pech de Bugarach. On remarquera, en sustentation (du diable) au-dessus du gros caillou, un des modules de sauvetage qui vous permettra de faire la nique à la fin du monde et de gagner Orion.

Ah les cons ! Je me suis décarcassé pour louer un estancot au sommet du Bugarach, j’ai versé des arrhes plus un acompte pour me garantir qu’on me réservait mes 20 mètres carrés de cabane bien ancrée sur le tas de cailloux, j’ai fait mon changement d’adresse aux Pététés, résilié le gaz à l’Eudéeffe et fait couper le courant à Gédéeffe, j’en passe, tout ça pour m’entendre annoncer que les autorités avaient gelé toute installation d’entreprise en cours, j’t’en foutrais. Pas d’anarchie ni de mercantilisme par chez nous, qu’elles ont dit, les autorités. Déjà que c’est le foutoir à Rennes-le-Château avec Saunière et sa bonniche, on va pas remettre ça au Bugarach, ça va bien, marre et basta.
Et je fais quoi, maintenant, à pas deux semaines de l’Évènement ? Mon investissement, qui c’est qui va me le rembourser ? Et mon stock de navettes de sauvetage, je m’assieds dessus ? Vous vous êtes déjà posé le cul sur des machins en forme de pyramide ? Mes 250 mètres de merguez, mes 25 mètres de boudin, le fromage de tête, celui de brebis, les barriques de Picpoul, tonneaux de Fitou, cubitainers de Maury, Cartagène et Limoux, comment je vais me les amortir si je ne veux pas nécroser mes hépatocytes en me collant une cirrhose ?Ah les cons !
Je sais, pour les indigènes qui auraient pu s’engraisser sur le dos de touristes millénaristes et de journaleux en mal d’ovnis et autres manifestations d’extraterrestres envoyés par Dieu… voir se pointer des charlatans prêts à toutes les arnaques pour récolter la divine oseille de gogos qui espèrent échapper à la fin du monde… c’est difficilement acceptable. Et je comprends que les locaux tirent la gueule et se protègent de ces nuées de blattes qui ne manqueront pas de semer la zizanie, leurs papiers gras et ces autres plus ou moins hygiéniques maculés sans aucun souci esthétique. Moi, je serais l’autorité, je te déroulerais des kilomètres de barbelés, je te poserais des montagnes de herses et je te dresserais une forêt de miradors pour que ces minables aillent se faire pendre ailleurs. Ou mieux, je te les laisserais grimper sur le caillou, et une fois fermées les herses, je te leur lâcherais les clébards au cul, ben tiens !
Non mais, sérieusement, on va où ? Et je fais quoi, moi, du papier que les édiles locales m’avaient signé sans rechigner. Sans rechigner quand je leur avais dit fifty-fifty. Et avec grâce lorsque, leur serrant la main pour les saluer, j’en avais profité pour glisser discrétement à chacun une jolie liasse de bons gros billets de banque. Les attaquer en justice auprès de la Cour européenne ? Les traîner devant le Tribunal international ? M’est avis, un combat perdu d’avance, plus quelques emmerdes jusqu’au 21.Le 21 où je ne suis pas sûr d’avoir assez de carburant pour m’envoler vers Orion où, selon un grimoire daté de 2222 –chacun comprendra la valeur symbolique de cette date– que j’ai trouvé dans un ovi –un objet volant identifié, par moi-même– une fin du monde locale est annoncée pour 2015. Si j’ai décrypté correctement le texte, un langage chiffré, venu d’ailleurs, vous l’aurez compris.
Au cas où la survie et l’aventure vous intéressent, n’attendez pas pour profiter de ma promotion sur les modules de sauvetage qui vous sont réservés. Un module acheté = 10 mètres de merguez offerts.

Si Sarko ou Hollande disparaissaient, qui en bénéficierait ? C’est notre Marine nationale, m’étais-je dit en m’endormant la conscience quelque peu agitée. Car je m’imagine qu’en un tel cas, avec cette logique qui me caractérise et que d’aucuns m’envient, c’est le troisième arrivé au premier tour de qui jouerait le remplaçant. Ben merde alors !

Si Hollande faisait le coup du père François à Sarkozy, il y aurait de fortes chances qu’il dame le pion à la fifille du Jean-Marie. Et le pire, pour la droite, c’est qu’un paquet de gars de l’UMP voteraient, par défaut, pour cette rose abomination aux épines tétanosgènes. Ce qui nous ramènerait quelques années en arrière, quand les jospinades s’étaient terminées en trafalgarade.
À supposer maintenant que le vain vaniteux Nicolas fasse disparaître, comme par enchantement pour lui et désenchantement pour sa victime, le gars François, ce ne serait pas la même, parce que va savoir s’il n’y aurait pas des paquets de voix de gauche qui se reporteraient sur la miss Le Pen, juste histoire de rigoler et de voir la tronche de Sarko se décomposer. Notre Marine nationale, chancre chantre du nationalisme et digne réincarnation de Jehanne, dont le visage avenant s’illuminerait, à l’instant de l’annonce des résultats électoraux, de cette même joie ineffable que celle qui éclairait la Pucelle brandissant son étendard lorsqu’elle chantait pouilles aux albionnes oreilles.

J’en étais là de mes hautes pensées lorsque j’avais reçu un premier coup de fil :. Sarko, en personne, me demandant si je ne pouvais pas faire un petit quelque chose pour que Hollande passe l’arme à gauche. J’aurais dû m’y attendre, ma réputation d’acupuncteur ayant dépassé depuis longtemps les limites territoriales de mon département, l’Indre et Cher, dans cette berrichonne région qu’est le Berry. C’est auprès d’un grand maître, descendant en ligne directe de Merlin (l’enchanteur, pas l’électricien ; pas plus que le monarque qui fait plutôt dans le bricolage et la déco) que j’ai obtenu mon master d’acupuncture, aux ides de mars, mois du dieu du même nom qui ne fait pas dans la dentelle. En moins de temps qu’il n’en faut pour rendre son bulletin de vote quand on reçoit un exocet dans le fondement, j’avais réussi à rectifier les quatre vaches d’un voisin dont les beuglements m’indisposaient. Un vrai jeu d’enfant, si je mets de côté les effigies en paille et chiffon qu’il m’avait bien fallu confectionner, et le fait que, n’ayant pas d’aiguilles, car refusant de partager ma vie avec une bonne femme, je m’étais rabattu sur de vieux clous rouillés dont j’avais retaillé la pointe qu’un usage vulgaire avait émoussée. J’en profite ici pour signaler que la rouille décuple le pouvoir létal d’une aiguille, à défaut d’un clou, le gain de productivité avoisinant les 68,95%, à une vache près. À l’époque, la réglementation imposée par l’ordre des acupuncteurs interdisait que l’on fit usage d’êtres humains pour se faire la main lors des travaux pratiques, mais aussi  lors des examens.
Ton prix sera le mien, m’avait dit le Président qui avait insisté pour que je l’appelle Nico. Entre crapules, y’a pas de raison de faire des chichis, avait-il rajouté.
Je lui avais demandé un temps de réflexion, inspiré sans doute aucun par cette petite voix responsable de la certaine aisance dans laquelle je vivais et qui, moult fois, m’avait permis de réviser mes devis à la hausse. Dring dring dring avait fait par trois fois la sonnerie du téléphone. Au neuvième dring j’avais décroché, sachant par avance qui s’annoncerait, et dont je juge inutile de préciser son nom puisque vous aurez deviné de qui il s’agit.

— Salut, c’est François. François Hollande. Ça va ou bien ?
— Dès que j’aurai déconnecté l’autre zig qui nous écoute, ça ira. C’est fait, me dis pas pourquoi tu m’appelles, je le sais, j’ai mes sources au plus haut niveau. Combien tu proposes ?
— Le double.
— Je te demande un temps de réflexion. Je te rappelle, à plus.

Je les ai rappelé tous-deux et les ai pris en duplex. Histoire de me marrer, Sarko dans l’oreille gauche, Hollande dans l’autre. Leur philosophie n’étant pas si éloignée, ça ne changeait pas grand chose. 
Les enchères, faut pas dire, c’est pas couillon. Le plus offrant aura ma préférence, je leur ai dit en leur donnant mon numéro de compte dans une banque de la confédération helvétique dont je tairai le nom par courtoisie et par sympathie pour les nantis. Précision : ils devaient alimenter mon compte au fur et à mesure que montaient les enchères.

Si ça a marché ?
Un peu, mon n’veu. Je n’ai jamais vu ce genre d’opération ne pas fonctionner. Ce qui fonctionne à titre individuel fonctionne tout aussi bien à titre collectif. Et vice-versa.
Si j’ai eu des problèmes avec la justice ? Manquerait plus que ça. Tu les imagines l’un et l’autre porter le pet auprès d’un tribunal ? Allons, allons…
Lequels des deux j’ai dessoudé en transperçant son effigie ? Aucun, c’te blague. Les vaches à lait, c’est comme les poules aux œufs d’or ou le coq de la basse-cour : faut veiller au grain, les cajôler, les encenser, les vénérer, les flatter, c’est tout. C’est comme ça qu’on se fait une réputation, un job et des couilles en or. 
Si je vais accepter le poste de ministre qu’on va me proposer ? Faut voir, parce que j’admets que ça demande réflexion.

Je le dis tout net : j’en ai ras le bol et plein les oreilles de ces artisans qui font du bruit jusqu’à tard le soir et remettent ça tôt le matin, sous prétexte qu’ils ont une commande urgente. Un boulot de charpentier et de forgeron. La charpente, je suis pas contre, mais se farcir la stridence de la scie qu’un affûteur pas futé a mal avoyée ; les coups de maillet répétés sur un ciseau à bois infoutu de trancher d’un coup les nœuds à cause du mauvais aiguisage d’un aiguiseur aux sens mal aiguisés, qu’une erreur d’aiguillage a dirigé dans cette voie professionnelle pointue où un manchot n’a pas sa place ; la taille à l’herminette sur laquelle ahane un apprenti aux yeux fous de bourreau… merci bien. Mais c’est de la bluette sonore par rapport au boucan infernal que produit la masse sur l’enclume, le marteau sur le fer, le fer rougi à blanc qu’un gaillard en sueur plonge dans l’eau qui frémit à gros bouillons. Marre de ce tintamarre.
Tout ça pour fabriquer quoi, je vous le pose en mille ? Une croix, je t’en foutrais !

Et j’en ai aussi ras les esgourdes et plein la calebasse de ces exécutions en place publique que les autorités, à défaut d’avoir su organiser un quelconque festival, ont mises en place pour développer culture et tourisme dans le patelin. 
 Et ne vous imaginez surtout pas que c’est un truc à trois francs six sous. Non, car les spectateurs en ont pour leur argent, dont je n’ai d’ailleurs jamais vu la couleur ni entendu le doux tintement, contrairement aux organisateurs qui s’en mettent plein les fouilles, que c’en est une honte, vous pouvez me croire. 
Ce week-end, ils ont fait les choses en grand, les organisateurs, des pas vraiment gentils. Racisme ou pas, c’est un métèque qu’ils ont raflé, un maniaque associal, il paraît. La police l’a filé, a guetté ses manies, ses moindres faits et gestes. Pas compliqué de trouver quelque chose de bizarre, donc de répréhensible, dans le comportement de l’individu qui se sait suivi, et qui, se sentant suivi ne peut que répondre à ce qu’on attend de lui : se comporter comme un fugitif. Et qu’est-ce qui amène quelqu’un à être un fugitif, si ce n’est des choses pas très nettes et autres actes malfaisants qu’il a commis ?
Affiches, tracts, bouche à oreille et téléphone arabe, la billetterie a été dévalisée en deux temps trois mouvements. Faut dire que l’affiche putassière à souhait était d’une rare éloquence.

Dès l’entrée en matière (tableau 1 : “Pris sur le fait”, mais quel fait ?), la foule s’est bruyamment et civiquement exprimée : « Salaud, métèque, crapouilleux, crapule, aux chiottes, retourne dans ton pays, sale nègre ». Au VIe tableau (“flagellation et couronnement d’épines”), la foule a explosé d’une joie malsaine ou de larmes bruyantes. Au VIIIe tableau, les forces de l’ordre ont dû contenir des éléments en colère qui huaient violemment un inconscient désireux d’apporter de l’aide au condamné : « vendu, sale traître, les suppôts du Christ au pilori, gougnafier ». Lequel inconscient aurait été placé en garde à vue. Pour sa protection, on voudrait bien le croire.
 le clou du spectacle ? Ben voyons : la mise en croix du malfaisant, plus crucifiction que crucifixion. Avec les clous volontairement grossiers, mais habilement forgés pour qu’ils présentent maintes habiles échardes aptes à transformer en charpie la chair juteuse des mains du supplicié. Un moment fort où les trompettes de la justice ont hélas été couvertes par un vacarme tohu-bohubuesque. Les grandes douleurs qu’éprouvent les condamnés en émoustillent certains parmi ceux qui ne le sont pas, leur silence coupable se muant vite fait en hurlements de fauves couvrant leurs agissements. Entre les hourras des uns et les lamentations des autres, quel vacarme, quelle clameur, qu’un son et lumière hors pair joint à des effets spéciaux dantesques ont fait redoubler d’éclat. Une surdose de tintamarre dont j’ai marre, doublement marre, plus que marre, définitivement marre.
 Avec l’épisode pleureuses –professionnelles et authentiques réellement éplorées– (XIIe et XIIIe tableau), je n’ai échappé à l’infarctus que grâce à des boules Quiès promptement introduites au plus profond de la bouche des premières, réservant ma compassion et quelques maladroites paroles de consolation aux mère, maîtresse et comparses du supplicié. Si les décibels ont certes baissé d’un ton, je n’ai pas pour autant réussi à renouer avec le silence auquel tout un chacun a le droit pendant le week-end.
Dieu merci, encore heureux que le condamné n’ait pas eu la mauvaise idée de prolonger son agonie.

Journées de merde. Et les pouvoirs en place autant que les grands prêtres n’ayant nullement l’intention de se priver des recettes confortables de ces spectacles… expéditifs, il va me falloir partir m’installer ailleurs si je veux renouer avec des week-ends paisibles, somme toute légitimes, en un lieu où la haine fait moins de bruit.
L’Europe centrale, avec ses vastes et calmes plaines, la douceur de ses étés, la tenue exemplaire des autochtones disciplinés qui ne braillent ni n’applaudissent à tout va et à tout rompre ? Non, j’y renonce, à cause de lointains bruits de bottes qui me font horreur.  Quoi d’autre alors ?
Paupières closes et mappemonde à portée de main, je la parcours de l’index, puis stoppe sa course. Ce sera là, décidè-je en ouvrant les yeux. Mon doigt indique un coin de la Narbonnaise tandis que l’ongle plus précis s’est patiquement planté sur une montagne qui, y regardant de plus près, s’avère être le pech du Bugarach. Le Bugarach dont Ponce, un ami romain de longue date, m’avait parlé. J’y possède une villa, avec Claudia, mon épouse, une fille du coin, m’avait-il dit. Je l’ai faite construire au cas où… Tu viens quand tu veux. Ponce qui, comme moi, ne supporte plus le vacarme tonitruant des masses ouvrières et artisanales, ni les piaillements d’une foule en liesse ou gémissements des affligés et encore moins les cris des suppliciés ; pas plus qu’il n’accepte le fait de ne toucher aucun des subsides que rapporte le spectacle des exécutions qui, au demeurant, ont fini par le lasser.

C’est décidé : l’Aude, son Bugarach, Rhedae et les sommets enneigés environnants vont bientôt me voir planter mes pénates sur ces terres paisibles où un grand dessein de siestard impénitent m’attend. La sieste, il n’y a rien de mieux pour méditer et prier.