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Enfin une bonne nouvelle. Avec le gentil foutoir qu’il y a chez moi, j’aurais préféré une nouvelle bonne.
Mais diantre, quelle est cette nouvelle vous ois-je penser fiévreusement ?
Voici, voilà : j’ai passé plusieurs mois à écrire. Résultat : 6 bouquins publiés en juillet. Que je présente ici et là, à Faverges (Haute-Savoie) ce dimanche 28 août. Où j’attends qui ne pourrait pas résister au plaisir évident de me voir. Mais la vraie bonne nouvelle, c’est que je reprends du service afin de nourrir mes blogs affamés.

Alors, heureux ?

Ras le bol et plein les oreilles de ces artisans qui font du bruit jusqu’à tard le soir et remettent ça tôt le matin, sous prétexte qu’ils ont une commande urgente : un boulot de charpentier et de forgeron. La charpente, je n’étais pas contre, mais se farcir la stridence de la scie qu’un affûteur peu futé a mal avoyée ; les coups de maillet répétés sur le ciseau à bois émoussé qui ne parvient à trancher d’un seul coup les nœuds à cause du mauvais aiguisage d’un aiguiseur aux sens mal aiguisés, qu’une erreur d’aiguillage a dirigé dans cette voie professionnelle pointue où un manchot n’a pas sa place ; la taille à l’herminette sur laquelle ahane un apprenti aux yeux fous de bourreau… merci bien. Mais c’était de la bluette sonore par rapport au boucan infernal qu’avait produit la masse sur l’enclume, le marteau sur le fer, le fer rougi à blanc qu’un gaillard en sueur plongeait dans l’eau qui frémissait à gros bouillons. Marre de ce tintamarre.
Tout ça pour fabriquer quoi, je vous le pose en mille ? Une croix, je t’en foutrais !
Bon, d’accord, c’était il y a longtemps et aujourd’hui, on est passé à autre chose.

Ras les esgourdes et plein la calebasse de ces exécutions en place publique que les autorités, à défaut d’avoir su organiser un quelconque festival, avaient mises en place pour développer l’activité touristique dans le patelin.
Et ne vous imaginez surtout pas que c’était un truc à trois francs six sous. Non, car les spectateurs en avaient pour leur argent, dont je n’ai d’ailleurs jamais vu la couleur ni entendu le doux tintement, contrairement aux organisateurs qui s’en étaient mis plein les fouilles, vous pouvez me croire, l’archéologie, ça me connaît.
Un fameux week-end, ils avaient fait les choses en grand, les organisateurs, des gentils, pas si gentils que ça. Racisme ou pas, c’est un métèque qu’ils avaient raflé, un maniaque asocial, il paraît. La police l’avait filé, avait guetté ses manies à travers le judas, ses moindres faits et gestes. Pas compliqué de trouver quelque chose de bizarre, donc de répréhensible, dans le comportement de l’individu qui se sait suivi, et qui, se sentant suivi ne peut que répondre à ce qu’on attend de lui : se comporter comme un fugitif. Et qu’est-ce qui amène quelqu’un à être un fugitif, si ce ne sont des choses pas très nettes et autres actes malfaisants qu’il a commis ? Le gars en question, ils l’avaient alpagué pour le juger. Facile, car se sachant coupable, et du pire crime qui soit de lèse majesté, il s’était en quelque sorte constitué prisonnier, façon de se tirer l’épine du pied.
Bon, ça date pas d’hier, comme on disait en Égypte, et Allah merci, dont on ne sait ni de qui, ni de quoi, c’en est fini de ces antiques méthodes de sauvages. Les modernes font mieux et le font de façon si expéditive qu’on ne peut regretter ces temps révolus des révolutions de palais, où des olibrius se couronnaient, sous prétexte qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Affiches, tracts, bouche à oreille et téléphone arabe, la billetterie avait été dévalisée en deux temps trois mouvements. Faut dire que l’affiche putassière à souhait avait été d’une rare éloquence. Question pub, on ne fait pas mieux aujourd’hui, et si Internet et les déambulateurs avaient existé à l’époque, sûr que Gaspard, Balthazar et leur vieux pote Melchior seraient venus assister au spectacle avec d’autres grands de ce monde d’alors.
Ah, la belle époque où les exécutions se déroulaient en place publique !

Dès l’entrée en matière (tableau 1 : « Pris sur le fait », mais quel fait ?), la foule s’était bruyamment et civiquement exprimée : « Salaud, métèque, crapouilleux, crapule, aux chiottes, retourne dans ton pays, sale nègre, nique ta mère ». Au VIe tableau (“flagellation et couronnement d’épines”), la foule s’était déchaînée contre le pauvre hère enchaîné. Au VIIIe tableau, les forces de l’ordre avaient dû contenir des éléments en colère qui huaient violemment un stupide inconscient désireux d’apporter de l’aide au condamné. « Il a rien fait, le bougre », avait-il gueulé. « Mais si, mais si ! » avait éructé la foule avant de lancer à son adresse : « Vendu, sale traître, les cocos au pilori, gougnafier ». Lequel inconscient, selon les autorités, avait été placé en garde à vue. Pour sa protection. 
Le clou du spectacle ? La mise à mort de l’infâme, plus crucifiction que crucifixion. Avec les clous volontairement grossiers, mais habilement forgés pour qu’ils présentassent maintes épineuses échardes aptes à transformer en charpie la chair juteuse des mains du supplicié. Un triomphe, une exultation, une liesse joyeuse auquel le tohu-bohu vite calmé de quelques agitateurs réfractaires au bon ordre ne fit rien. Les grandes douleurs qu’éprouvent les condamnés émoustillent ceux qui ne le sont pas : rapidement ils taisent leur silence coupable pour se laisser aller à la joie d’être du bon côté, celui des juges, du bon droit et de la côte d’agneau aux flageolets ou du couscous royal. Quel vacarme, quelle clameur, qu’un son et lumière hors pair joint à des effets spéciaux dantesques avaient fait redoubler d’éclat. Bref, un joyeux bordel.
Avec l’épisode pleureuses (XIIe et XIIIe tableau), je n’avais échappé à l’infarctus que grâce à des boules Quiès habilement manufacturées à base de cire d’abeille, promptement introduites dans la bouche des mère, maîtresse et comparses du supplicié. Si les décibels avaient certes baissé d’un ton, je n’avais pas pour autant réussi à renouer avec le silence auquel tout un chacun a le droit pendant le week-end.
Et si, pris d’une volonté expiatoire, il avait pris au condamné la fâcheuse idée de prolonger son agonie, ou, résultat similaire, si un des bourreaux, par taquinerie, s’était ingénié à ne porter aucun coup fatal dans l’instant ? Horreur !

Cette aventure m’avait tué. Aussi, et les pouvoirs en place n’ayant nullement l’intention de perdre les subsides qu’occasionnaient ce type de spectacles, j’avais décidé de passer, désormais, mes longs week-ends dans un coin tranquille de ce qui deviendrait, beaucoup plus tard, le département de la Loire, où avec Ponce, un romain, ami de longue date, qui possèdait une villa sur les pentes du crêt de la Perdrix (un coin d’où il tire son patronyme), nous pensions élaborer un projet touristique autrement intéressant. Comme moi, il ne supportait pas plus le vacarme des ouvriers, les piaillements de la foule excitée et les cris des suppliciés, cependant moins que le fait de ne toucher aucun subside lié au spectacle des exécutions. Pour le lieu, on avait pensé aux Balkans, ses vastes plateaux, ses étés torides, la tenue exemplaire des autochtones qui ne braillent ni n’applaudissent à tout va et à tout rompre, notamment le silence. Ou quelque part du côté de l’Égypte, de la Libye ou de la Syrie, régions cependant moins boisées, ce qui en faisait un deuxième choix, bref, autre chose que la Palestine, pays de braillards indisciplinés. 
Les années 90 et celles qui suivraient nous paraissant comme étant promesses d’excellents crus, nous avions topé là.

J’étais là, tapi sous la futaie, à attendre ma proie, un ermite, genre homme des bois, auquel sa gueule de bois de poivrot invétéré en rajoutait. Personne ne viendrait réclamer après lui. Je l’avais repéré, un inquiet, du style à se sentir de trop, diminué, comme honteux. Personne ne ferait d’histoire parce qu’il ne manquerait à personne. Je le voyais, planqué derrière des branchages qu’il imaginait le dissimuler à ma vue. À vivre au milieu des arbres, tu deviens un peu arbre parmi les autres arbres, si tu oublies les lambeaux d’humanité qui s’accrochent encore à toi. Il lui en restait bien assez pour que je le distingue au milieu de la végétation. Il s’était dirigé vers moi, un litron en main, claudiquant, traînant une jambe de bois, de ce bois dont on fait les fûts, les barriques, barils, barbantanes, foudres (de guerre, mis à l’honneur en 14-18 pour le pinard de nos valeureux poilus, sans lequel ils n’auraient été que des poltrons, vivants, mais poltrons), fûts, muids, pièces, tierçons, bref, des tonneaux comme l’exprime le vulgaire dont le vocabulaire est plus chiche que le petit pois qu’il a dans sa cervelle, une qui ne doit pas peser bien lourd. Des tonneaux, je disais, dont on fait aussi les bières, celles qu’on pose sur des tréteaux, amen, et tout le saint frusquin, avec quatre poignées tarabiscotées en laiton, que d’habiles artisans d’un pays baltique auront manufacturées, sans grande imagination. Le pays, je ne sais plus lequel. Sa bière à lui, l’ermite, serait de terre et de feuillages que de grands corbeaux laboureraient.Un ivrogne sans famille, qui se soucierait de sa disparition ?
Les bois, à force de les courir, et parce que j’en suis issu, croix de bois croix de fer, c’est pas des menteries, j’en connais les mots, ceux qui parlent des arbres et ce qu’on en fait, sculptures et autres colifichets, des cailloux et des bestiaux. Les bois, je sais  à quoi ils servent au cerf et à quoi ils servent au seigneur du coin qui les usent en vertes volées pour mater les serfs qui rechignent à lâcher le moindre chou. Pour l’affaire qui m’avait amené là, je savais quel bois il me fallait, droit, sec comme un coup de trique, dur à la tâche, et il venait à moi. Patacloc, patacloc.

Je me revois. De dessous les branches feuillues dont je me suis paré pour me camoufler (seul un œil averti aurait pu me déceler), j’ai extirpé une gourde en fer blanc, plus aisée à trimballer en forêt qu’un tonnelet de même contenance fait de bois, de ces bois dont on fait seilles, seillons, seaux, bassines et tubs, et la porte à mes lèvres. La soif de l’affut m’a pris : je bois goûlument, jusqu’à plus soif l’eau de vie de sorbier qui me donnera des ailes et l’excuse de l’ivresse. L’ermite s’approche sans me voir, car comment pourrait-il me voir ? De mes babines retroussées pendent . deux filets de bave d’argent. Ne pas attirer son attention. Je calme mes légers grognements, cesse de me pourlécher, signe obscène de ce terrible péché capital qu’est la gourmandise et de cet autre, véniel, que je vais commettre.
Silence. J’emboîte le pas à l’homme des bois, non sans mal, car emboîter le pas d’un quidam, dont une des deux jambes est de bois, exige que la boîte prévue à cet effet soit d’un volume adéquat, ce qui n’est pas le cas. Aurais-je pu le prévoir, sachant que statistiquement, il y a peu de chances que cela se produise ? En tout état de causes, ma boîte n’est pas assez grande pour contenir une jambe de bois dont la caractéristique principale n’est pas la souplesse. Celles en bois souple, qu’elles soient d’osier tropical ou de caoutchouc équatorial, ne courent pas les rues sous ces latitude, encore moins les forêts. Devrais-je abandonner ma proie pour l’omble que j’ai entrevu lorsque j’ai traversé le lac à la nage pour rejoindre ce bois ? Non, me dis-je : une carpe géante, passe encore, mais l’omble est d’une bien trop brève taille. Sans compter les arêtes qu’il me faudrait faire sauter.
Taka ifer introu, me dit une voix éraillée, de ces voix de gare, lorsque le train de nuit s’arrête au petit jour le long d’un quai désert embrumé de brouillard, voie A, la seule, où s’ennuie à mourrir un vendeur de sandwichs dont la date limite est dépassée depuis long temps. Tu dérailles, me dis-je, sans traîner, pour que ma propre voix ne couvre celle d’un gnôme qui pousse la cariole de casse-croûtes avariés qui, dressé devant mon chien qui m’a retrouvé (le crétin, que j’avais décidé de venir perdre ici afin de passer des vacances tranquilles sans être obligé au ridicule du ramassage de ses canines déjections (il ne perd rien pour attendre et je lui réserve un chien de ma chienne de vie)… dressé face à mon chien, disais-je, s’est mis à litaniser, en son gnômesque langage, taka ifer introu, taka ifer introutaka ifer introu. Ce qui, en soi, n’est pas couillon, mais implique de se trimballer avec une boîte à outils contenant cisaille et emporte-pièces. L’obsédante litanie troublant la paix des bois, et ma proie aux abois risquant de se rendre compte de ma présence, « attaque », commandè-je à Saucisse, mon chien, que sa morphologie m’a poussé à nommer ainsi. Cette andouille snobe le gnôme pour se catapulter sur l’homme des bois. « La guibole » , je lui crie, « la guibole ». « Bâtard, pas celle d’os et de viande, l’autre » lui intimè-je méchamment lorsque j’entends hurler le bonhomme qui résiste, ayant bien du mal à rester de marbre, on le comprend. Aux sourds craquements d’un bois apparemment investi par des capricornes, je comprends que le bestiau a enfin compris. À l’épouvante que je devine dans les yeux du gars qui se voit déjà ne pouvant plus marcher, des yeux qui doivent rouler plus vite que la vitesse autorisée, je comprends que Saucisse en est au déchiquettage du genou à la découpe du moignon.
« Apporte ! » je lui ordonne.
Et voilà que ce corniaud ne veut pas lâcher la guibole. Je lui échange contre un morceau de mollet que je récupère sur le gars qui commence sérieusement à me casser les oreilles. « Saucisse, au pied ! » j’intime au klebs, avant de rectifier, lorsque je le vois lorgner sur la cheville du gars. « Sa gueule, la gueule de bois, va chercher la gueule de bois ! Et casse pas le nez, STP »
Canif en main, un Opinel que m’a offert Gepetto –au cas où, il m’avait dit–, je découpe le fond de ma boîte en fer blanc, y fourre la jambe plus quelques accessoires, dont le nez.

Je ne peux pas dire que je me sois refait à neuf, mais pas loin.Un pote de Gepetto, ébéniste de son état, m’a refilé un produit contre les capricornes. Ça pue le chimique, et du coup, ça m’oblige à fermer le clapet, d’où raconter un peu moins de salades. Saucisse ? Entendu dire qu’il avait fait un tabac à une soirée hot-dog, avec l’homme des bois. Ses restes, plus exactement. Ma guibole est bien un peu raide, mais je m’y fais. Mon nez ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il a mon nez ?