Archives de la catégorie ‘impiété’

Autour du 20 décembre j’ai été pris d’un trouble étrange. Qui a grandi le 24 au soir au moment du réveillon et s’est amplifié quand on a servi le foie gras. Sans un viatique, quelques verres de Sauternes que je me suis obligé de boire non par goût, mais par nécessité,  nul doute que j’aurais perdu connaissance.
Pour éviter tout embouteillage à cause des huîtres, du saumon, des escargots, du chapon aux morilles et annexes, j’ai  procédé à l’ouverture des vannes, fait le plein des écluses et ouvert les portes à flot, seule bonne façon de rendre les voies digestives opérationnelles pour la navigation. Ô combien de pinard il m’a fallu ingurgiter pour que l’opération se passe sans anicroche !
En même temps qu’une joie ineffable me gagnait, je sentais dériver les frêles esquifs portés par des flots chamarrés, les imaginais gagner l’étroit estuaire avant de plonger dans l’abyssale fosse des vécés. Un délice, que dis-je : une révélation. Pas de doute, me suis-je dit, Dieu existe.

Le lendemain, apéritif et repas substantiel pris comme il se doit, et l’extase ne m’ayant pas quitté, c’est un rien aviné que je me suis rendu à l’église pour m’ouvrir au curé de cet état de grâce.
Ému jusqu’aux larmes je suis entré dans la sainte demeure. Le curé était dans la sacristie. Parfum d’encens et de pastis.

Le temps de remplir deux verres pendant que je lui expliquais ce qu’il m’arrivait il a pris la parole.
« Rien de plus normal, mon fils, avec l’état d’ivrognerie dans lequel tu t’es mis. Ne sais-tu pas que l’alcool obscurcit la raison ? Moi-même… »

 

Publicités

Ras le bol et plein les oreilles de ces artisans qui font du bruit jusqu’à tard le soir et remettent ça tôt le matin, sous prétexte qu’ils ont une commande urgente : un boulot de charpentier et de forgeron. La charpente, je n’étais pas contre, mais se farcir la stridence de la scie qu’un affûteur peu futé a mal avoyée ; les coups de maillet répétés sur le ciseau à bois émoussé qui ne parvient à trancher d’un seul coup les nœuds à cause du mauvais aiguisage d’un aiguiseur aux sens mal aiguisés, qu’une erreur d’aiguillage a dirigé dans cette voie professionnelle pointue où un manchot n’a pas sa place ; la taille à l’herminette sur laquelle ahane un apprenti aux yeux fous de bourreau… merci bien. Mais c’était de la bluette sonore par rapport au boucan infernal qu’avait produit la masse sur l’enclume, le marteau sur le fer, le fer rougi à blanc qu’un gaillard en sueur plongeait dans l’eau qui frémissait à gros bouillons. Marre de ce tintamarre.
Tout ça pour fabriquer quoi, je vous le pose en mille ? Une croix, je t’en foutrais !
Bon, d’accord, c’était il y a longtemps et aujourd’hui, on est passé à autre chose.

Ras les esgourdes et plein la calebasse de ces exécutions en place publique que les autorités, à défaut d’avoir su organiser un quelconque festival, avaient mises en place pour développer l’activité touristique dans le patelin.
Et ne vous imaginez surtout pas que c’était un truc à trois francs six sous. Non, car les spectateurs en avaient pour leur argent, dont je n’ai d’ailleurs jamais vu la couleur ni entendu le doux tintement, contrairement aux organisateurs qui s’en étaient mis plein les fouilles, vous pouvez me croire, l’archéologie, ça me connaît.
Un fameux week-end, ils avaient fait les choses en grand, les organisateurs, des gentils, pas si gentils que ça. Racisme ou pas, c’est un métèque qu’ils avaient raflé, un maniaque asocial, il paraît. La police l’avait filé, avait guetté ses manies à travers le judas, ses moindres faits et gestes. Pas compliqué de trouver quelque chose de bizarre, donc de répréhensible, dans le comportement de l’individu qui se sait suivi, et qui, se sentant suivi ne peut que répondre à ce qu’on attend de lui : se comporter comme un fugitif. Et qu’est-ce qui amène quelqu’un à être un fugitif, si ce ne sont des choses pas très nettes et autres actes malfaisants qu’il a commis ? Le gars en question, ils l’avaient alpagué pour le juger. Facile, car se sachant coupable, et du pire crime qui soit de lèse majesté, il s’était en quelque sorte constitué prisonnier, façon de se tirer l’épine du pied.
Bon, ça date pas d’hier, comme on disait en Égypte, et Allah merci, dont on ne sait ni de qui, ni de quoi, c’en est fini de ces antiques méthodes de sauvages. Les modernes font mieux et le font de façon si expéditive qu’on ne peut regretter ces temps révolus des révolutions de palais, où des olibrius se couronnaient, sous prétexte qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Affiches, tracts, bouche à oreille et téléphone arabe, la billetterie avait été dévalisée en deux temps trois mouvements. Faut dire que l’affiche putassière à souhait avait été d’une rare éloquence. Question pub, on ne fait pas mieux aujourd’hui, et si Internet et les déambulateurs avaient existé à l’époque, sûr que Gaspard, Balthazar et leur vieux pote Melchior seraient venus assister au spectacle avec d’autres grands de ce monde d’alors.
Ah, la belle époque où les exécutions se déroulaient en place publique !

Dès l’entrée en matière (tableau 1 : « Pris sur le fait », mais quel fait ?), la foule s’était bruyamment et civiquement exprimée : « Salaud, métèque, crapouilleux, crapule, aux chiottes, retourne dans ton pays, sale nègre, nique ta mère ». Au VIe tableau (“flagellation et couronnement d’épines”), la foule s’était déchaînée contre le pauvre hère enchaîné. Au VIIIe tableau, les forces de l’ordre avaient dû contenir des éléments en colère qui huaient violemment un stupide inconscient désireux d’apporter de l’aide au condamné. « Il a rien fait, le bougre », avait-il gueulé. « Mais si, mais si ! » avait éructé la foule avant de lancer à son adresse : « Vendu, sale traître, les cocos au pilori, gougnafier ». Lequel inconscient, selon les autorités, avait été placé en garde à vue. Pour sa protection. 
Le clou du spectacle ? La mise à mort de l’infâme, plus crucifiction que crucifixion. Avec les clous volontairement grossiers, mais habilement forgés pour qu’ils présentassent maintes épineuses échardes aptes à transformer en charpie la chair juteuse des mains du supplicié. Un triomphe, une exultation, une liesse joyeuse auquel le tohu-bohu vite calmé de quelques agitateurs réfractaires au bon ordre ne fit rien. Les grandes douleurs qu’éprouvent les condamnés émoustillent ceux qui ne le sont pas : rapidement ils taisent leur silence coupable pour se laisser aller à la joie d’être du bon côté, celui des juges, du bon droit et de la côte d’agneau aux flageolets ou du couscous royal. Quel vacarme, quelle clameur, qu’un son et lumière hors pair joint à des effets spéciaux dantesques avaient fait redoubler d’éclat. Bref, un joyeux bordel.
Avec l’épisode pleureuses (XIIe et XIIIe tableau), je n’avais échappé à l’infarctus que grâce à des boules Quiès habilement manufacturées à base de cire d’abeille, promptement introduites dans la bouche des mère, maîtresse et comparses du supplicié. Si les décibels avaient certes baissé d’un ton, je n’avais pas pour autant réussi à renouer avec le silence auquel tout un chacun a le droit pendant le week-end.
Et si, pris d’une volonté expiatoire, il avait pris au condamné la fâcheuse idée de prolonger son agonie, ou, résultat similaire, si un des bourreaux, par taquinerie, s’était ingénié à ne porter aucun coup fatal dans l’instant ? Horreur !

Cette aventure m’avait tué. Aussi, et les pouvoirs en place n’ayant nullement l’intention de perdre les subsides qu’occasionnaient ce type de spectacles, j’avais décidé de passer, désormais, mes longs week-ends dans un coin tranquille de ce qui deviendrait, beaucoup plus tard, le département de la Loire, où avec Ponce, un romain, ami de longue date, qui possèdait une villa sur les pentes du crêt de la Perdrix (un coin d’où il tire son patronyme), nous pensions élaborer un projet touristique autrement intéressant. Comme moi, il ne supportait pas plus le vacarme des ouvriers, les piaillements de la foule excitée et les cris des suppliciés, cependant moins que le fait de ne toucher aucun subside lié au spectacle des exécutions. Pour le lieu, on avait pensé aux Balkans, ses vastes plateaux, ses étés torides, la tenue exemplaire des autochtones qui ne braillent ni n’applaudissent à tout va et à tout rompre, notamment le silence. Ou quelque part du côté de l’Égypte, de la Libye ou de la Syrie, régions cependant moins boisées, ce qui en faisait un deuxième choix, bref, autre chose que la Palestine, pays de braillards indisciplinés. 
Les années 90 et celles qui suivraient nous paraissant comme étant promesses d’excellents crus, nous avions topé là.

1 milliard 200 millions de catholiques sur terre. Incroyable ! À croire que les cathos, quoi qu’on en dise, coïtent largement autant que les autres, si ce n’est plus. 
J’imagine qu’ils communient au même moment. Mais non, pas lors de leurs ébats ! Il est bien entendu que, tous ne pouvant passer à confesse, la plupart ne seront pas en état de grâce et qu’une autre plupart sera même en état de péché, du banal véniel à celui de luxe, mortel. 1 milliard d’hosties ! Un sacré marché, les hosties… Plus que les missels et les bibles qu’on se refile de grenouilles de bénitier en tétards de fonts baptismaux. 
Tout de même extraordinaire, qu’il y ait autant de cathos, surtout qu’au départ, on ne peut pas dire qu’ils tenaient longtemps. Je ne sais pas comment ils s’y sont pris, mais pour moi, ça tient du miracle. 1 milliard 200 millions !
Certes, il ne faut pas rêver, et tous n’assistent ni aux messes, ni aux angélus, ni à vêpres, ni aux complies, et tous n’ont pas la foi, la vraie foi chrétienne, mais tous ont bien dû être baptisés, s’ils sont cathos. Alors l’hindouisme, avec ses 10 millions de zozos qui vont faire trempette dans le Gange, ses adeptes peuvent aller se rhabiller.
Une grande et belle famille, les cathos. Oui, il arrive qu’ils se chamaillent, mais dans l’ensemble, ça ne se passe pas si mal. Petit clergé ou laïcs, je parle de ceux de base, soyons sérieux. Parce qu’au Vatican, entre les luttes de pouvoir, les cachoteries, les larçins, les coups en vache et les poissons du 1e avril qu’ils s’accrochent dans le dos en rifougnant méchamment, ça n’est pas la même. Mon bon Jésus, tu as vu ce qu’ils font de ton symbole ? Si on en croit les mauvaises langues, ça se réconcilie bien un peu sur l’oreiller, mais ça n’empêche en rien les crocs en jambe vicelards que certains font à leurs petits copains, rien que pour les faire bisquer ou pour avoir la meilleure place au réfectoire. Celle à la droite du quasi dieu vivant qu’est le pape, et à une coudée du secrétaire d’État qui fait la pluie, le beau temps, plus quelques tours de magie à côté desquels ceux de Houdini n’étaient que de gentils amusements pour des bambins un rien crétins. Mais quel boulot pour parvenir à être dans les petits papiers du Grand Pontifiant et, en même temps, du Grand Manipulateur. Bravo !
Et bravo à ces catholiques qui observent un rien aveuglément ces règles qu’on leur édicte, règles que nombre de leurs auteurs ne respectent que selon leur bon vouloir et intérêt personnel, en même temps que, prenant sans doute des lanternes pour des vessies et leurs ouailles pour des idiots, ils parjurent, rompent allègrement leurs vœux, violent leurs serments et plus. Si affinités.

« Les femmes, qui provoquent par leur habillement succinct, qui s’éloignent de la vie vertueuse et de la famille, provoquent les instincts et doivent se livrer à un sain examen de conscience, en se demandant : peut-être le cherchons-nous ? »

Tel est le petit manifeste qu’a placardé sur la porte de l’église de son patelin (San Terenzo, Italie) Don Piero Corsi, le bon curé. Qui s’est fait sonner les cloches par sa communauté, rien que des ingrats que, personnellement, j’invite à se confesser et à faire repentance, faut quand même pas déconner avec ça.
C’est vrai, quoi. Entre les pétasses qui portent des strings à la messe, les salopes qui ne portent pas de petite culotte et celles qui n’en ont pas changé depuis leur dernière relation sexuelle et dont l’odeur attire les mâles en rut, on va où ? Et les greluches avec une jupette à ras le bonbon –parfois appétissantes, je n’en disconviens pas, mais pas toujours– qui, se relevant après avoir goulument suçoté le corps du Christ, étalent leurs chairs plus ou moins flasques, c’est-i pas une honte, une atteinte à la pudeur ? Me dites pas que vous l’avez pas remarquée, la gêne du Jésus. Et me dites pas que vous n’avez pas observé comme ça bougeait sous le petit bout de tissu qui lui cache ses divins organes de reproduction. Seriez pas un tantinet excité après plus de 2000 ans d’abstinence ? Si ça n’est pas de la provoc et de l’indignité, c’est quoi ? Les filles qui ont le feu au cul comme ça, moi, je te les excommunierais vite fait. Mais d’abord je te les prendrais à confesse, et on verrait… On va quand même pas mettre un pompier à l’entrée de l’église, nom de dieu !

Et faut pas croire, y’a pas qu’en Italie, mais chez nous aussi. Tiens, l’autre jour, pas plus tard que samedi dernier, 18 heures. Déjà que je trouve le jour pas très catholique, il a fallu qu’en plus ils mettent la messe à l’heure de l’apéro, on croit rêver. Bref. Pour le curé, je dis pas, avec ses burettes qu’il vide en radin, mais pour nous, nib. Bref, c’est pas le propos. Y’en a une, de gonzesse, on me croit ou non, la v’là qui se pointe en short et débardeur. Quand je dis short, c’est short, court si on préfère, très court, si court que je me suis demandé si c’était une pauvresse qu’avait pas les moyens, que je te lui aurais bien réchauffé les fesses. Quant au débardeur, autant dire que ça débardait débordait de tous côtés, y compris vers le bas. Un débardeur qu’une cravate, à côté, tu peux croire que c’est un drap pour un lit deux places 140 par 200. Et je vous le donne en mille, elle est allée communier. La gueule du curé, que si sa soutane et son aube ç’avait été du bronze, autant dire que les enfants de chœur auraient pas eu besoin de branlicoter leurs clochettes. Faut dire que la gonzesse en question, question nibars et miches, ça se posait là. L’office terminé, j’ai pas pu m’empêcher de lui dire que, quand même, elle aurait peut-être pu se nipper comme une bonne chrétienne plutôt que de s’attifer comme une fille de mauvaise vie. Vous savez quoi ? Pas le temps, qu’elle m’a répondu, le boulot. Ah oui ? je lui ai dit, et où ça ? Là, sur le trottoir, elle a répondu. Même que j’ai un client qui m’attend, elle a rajouté en se remettant les ovaires nibars en place. 
J’ai rien contre, faut pas croire, mais moi j’appelle ça de l’appel au meurtre, pire, du vice. Faudra pas vous étonner si vous vous faites sauter dessus par le premier venu, je lui ai lancé à la volée, à défaut de lui en coller une, que si c’était ma fille qui me déshonore comme ça et qui me fasse venir une pareille érection, pas sûr que je serais pas tenté. Des diablesses, moi je dis, les filles comme ça. Alors oui, le curé de saint machino, en Italie, je suis d’accord avec lui. Un jour, vous verrez, on finira par retrouver la croix du Jésus toute vide, avec les clous par terre. 2000 ans sans la moindre galipette, tu parles ! 
Me faire sauter ? qu’elle m’a crié, j’en viens et j’y retourne, ducon.

Je parle des gonzesses, mais les mecs, ils sont pas en reste, faut pas croire. Avec leurs jeans moulant et tout, que le curé où je vais quand l’autre il fait grève, à cause que c’est un prêtre ouvrier, c’est ce qu’il dit, il y est pas insensible, comme des rombières non plus, que ça les ramène au cirque quand elles étaient gamines. Le chapiteau.
Le pire, les gonzes, c’est sur la plage, leurs tablettes de chocolat et leur petit slip moulant que tu te dis que le chocolat de leurs tablettes, le soleil l’a fait dégouliner plus bas, à moins qu’ils se soient carré une coquille saint Jacques, comme les danseurs. Un appel au coït, moi je dis, au su et au vu de tous. Et que je te roule des mécaniques, et que je fasse le mec pareil. C’est pas compliqué, je suis observateur, y’en a qui disent que je suis un voyeur, je suis pas d’accord. Encore l’autre jour, le samedi après-midi d’avant la messe, à la plage, j’ai vu quoi, je vous le donne en mille ? Une nana. 17 heures. Elle se met debout, secoue sa serviette, la plie, se barre en dandinant du pétard. Sa place, pas mouillée mouillée, mais quand même, au point que j’ai cru qu’une vague était montée jusque là où elle était. Tu parles, la mer était étale !

Alors notre bon curé, je sais pas vous, mais moi je suis d’accord avec lui. Jésus, je sais pas et ça me regarde pas, mais s’il le fallait, sûr que je le soutiendrais, le curé.

Ne sachant vraiment pas pour qui voter, je m’en suis référé à Dieu, qui toujours m’a été de bon conseil, surtout quand je faisais brûler un cierge en son honneur, dans l’église de mon quartier. Attention, hein, pas un cierge à deux balles.

— Allô… Dieu ?
— Soi-même en personnes : le père, le fils, le saint-esprit. Pour une question concernant la vie après la mort, tapez 1. Pour une question concernant la mort après la vie, tapez 2. Vous avez un problème d’accès ? Tapez 3.
Si votre question concerne la vie sur Terre avec toutes ses interrogations, tapez 4.

J’ai tapé 4.

— Si votre question concerne vos revenus, tapez 1. Si votre question concerne votre vie affective, tapez 5. Si elle concerne les élections présidentielles en France, tapez 0. Pour toutes les autres questions, tapez 2, 3, ou 4. Dieu saura de quel thème il s’agit.

Mon questionnement concernant les élections, j’ai tapé 0.

— Veuillez patienter, on vous passe le service.

Étant plutôt patient, j’ai patienté, au son d’une musique céleste : harpe, trompettes de la renommée, triangle et luth de classes. Moins de vingt minutes plus tard, et mes crédits presque épuisés, j’ai eu Dieu en direct. 

— Allô… Dieu ?
— En vérité, je vous le dis, c’est Lui-même. Posez votre question.
— C’est à propos des élections…
— Je n’en doute pas, brebis égarée, car à moins que vous n’ayez fait une erreur de manipulation, vous avez tapé 0. Je vous écoute, mon enfant.
— Voilà : je dois voter dimanche, et les affres m’ont pris ; je ne sais à qui donner ma voix, donc quel papelard glisser dans l’urne. Je pense à Sarko ; dérive sur Hollande ; trouve Mélenchon intéressant ; voterais bien pour Marine Le Pen, à cause qu’elle me fait penser à Jeanne d’Arc, mais en moins pucelle ; ne dénigre pas Bayrou ; ai une certaine affection pour la mère Joly à cause de ses lunettes vertes dont j’avoue être un peu jaloux ; et ne serais pas contre…
— Oui, oui, ça va ; je suis pas débile, j’ai compris. Vous seriez pas un peu Gémeaux ?
— Si fait. Gémeaux ascendant Sagittaire, Lune en Balance, etc. Mais si je ne m’abuse, vous le savez mieux que moi. Gémeaux, ascendant Sagittaire : comprenez mon désarroi. Bon, c’est pas le tout, mais les unités défilent, et on ne va pas y passer l’éternité. Alors, pour qui me conseillez-vous de voter ? 

Crrrrr… shhhhh… Brrrrr… Crrrrrrrrr…

— Et merde, je vais entrer dans un tunnel, Le Tunnel. Désolé, veuillez rappeler ultérieurement. 

J’ai recomposé le numéro à plusieurs reprises. Au bout d’une heure, une voix à la con, genre hôtesse de l’air, avec plein d’écho, m’a signalé que mon correspondant n’était pas joignable.J’ai retenté le coup le lendemain, dimanche matin. La même voix m’a annoncé que le numéro demandé n’était plus attribué. Ou pas, je ne sais plus.

Je le dis tout net : j’en ai ras le bol et plein les oreilles de ces artisans qui font du bruit jusqu’à tard le soir et remettent ça tôt le matin, sous prétexte qu’ils ont une commande urgente. Un boulot de charpentier et de forgeron. La charpente, je suis pas contre, mais se farcir la stridence de la scie qu’un affûteur pas futé a mal avoyée ; les coups de maillet répétés sur un ciseau à bois infoutu de trancher d’un coup les nœuds à cause du mauvais aiguisage d’un aiguiseur aux sens mal aiguisés, qu’une erreur d’aiguillage a dirigé dans cette voie professionnelle pointue où un manchot n’a pas sa place ; la taille à l’herminette sur laquelle ahane un apprenti aux yeux fous de bourreau… merci bien. Mais c’est de la bluette sonore par rapport au boucan infernal que produit la masse sur l’enclume, le marteau sur le fer, le fer rougi à blanc qu’un gaillard en sueur plonge dans l’eau qui frémit à gros bouillons. Marre de ce tintamarre.
Tout ça pour fabriquer quoi, je vous le pose en mille ? Une croix, je t’en foutrais !

Et j’en ai aussi ras les esgourdes et plein la calebasse de ces exécutions en place publique que les autorités, à défaut d’avoir su organiser un quelconque festival, ont mises en place pour développer culture et tourisme dans le patelin. 
 Et ne vous imaginez surtout pas que c’est un truc à trois francs six sous. Non, car les spectateurs en ont pour leur argent, dont je n’ai d’ailleurs jamais vu la couleur ni entendu le doux tintement, contrairement aux organisateurs qui s’en mettent plein les fouilles, que c’en est une honte, vous pouvez me croire. 
Ce week-end, ils ont fait les choses en grand, les organisateurs, des pas vraiment gentils. Racisme ou pas, c’est un métèque qu’ils ont raflé, un maniaque associal, il paraît. La police l’a filé, a guetté ses manies, ses moindres faits et gestes. Pas compliqué de trouver quelque chose de bizarre, donc de répréhensible, dans le comportement de l’individu qui se sait suivi, et qui, se sentant suivi ne peut que répondre à ce qu’on attend de lui : se comporter comme un fugitif. Et qu’est-ce qui amène quelqu’un à être un fugitif, si ce n’est des choses pas très nettes et autres actes malfaisants qu’il a commis ?
Affiches, tracts, bouche à oreille et téléphone arabe, la billetterie a été dévalisée en deux temps trois mouvements. Faut dire que l’affiche putassière à souhait était d’une rare éloquence.

Dès l’entrée en matière (tableau 1 : “Pris sur le fait”, mais quel fait ?), la foule s’est bruyamment et civiquement exprimée : « Salaud, métèque, crapouilleux, crapule, aux chiottes, retourne dans ton pays, sale nègre ». Au VIe tableau (“flagellation et couronnement d’épines”), la foule a explosé d’une joie malsaine ou de larmes bruyantes. Au VIIIe tableau, les forces de l’ordre ont dû contenir des éléments en colère qui huaient violemment un inconscient désireux d’apporter de l’aide au condamné : « vendu, sale traître, les suppôts du Christ au pilori, gougnafier ». Lequel inconscient aurait été placé en garde à vue. Pour sa protection, on voudrait bien le croire.
 le clou du spectacle ? Ben voyons : la mise en croix du malfaisant, plus crucifiction que crucifixion. Avec les clous volontairement grossiers, mais habilement forgés pour qu’ils présentent maintes habiles échardes aptes à transformer en charpie la chair juteuse des mains du supplicié. Un moment fort où les trompettes de la justice ont hélas été couvertes par un vacarme tohu-bohubuesque. Les grandes douleurs qu’éprouvent les condamnés en émoustillent certains parmi ceux qui ne le sont pas, leur silence coupable se muant vite fait en hurlements de fauves couvrant leurs agissements. Entre les hourras des uns et les lamentations des autres, quel vacarme, quelle clameur, qu’un son et lumière hors pair joint à des effets spéciaux dantesques ont fait redoubler d’éclat. Une surdose de tintamarre dont j’ai marre, doublement marre, plus que marre, définitivement marre.
 Avec l’épisode pleureuses –professionnelles et authentiques réellement éplorées– (XIIe et XIIIe tableau), je n’ai échappé à l’infarctus que grâce à des boules Quiès promptement introduites au plus profond de la bouche des premières, réservant ma compassion et quelques maladroites paroles de consolation aux mère, maîtresse et comparses du supplicié. Si les décibels ont certes baissé d’un ton, je n’ai pas pour autant réussi à renouer avec le silence auquel tout un chacun a le droit pendant le week-end.
Dieu merci, encore heureux que le condamné n’ait pas eu la mauvaise idée de prolonger son agonie.

Journées de merde. Et les pouvoirs en place autant que les grands prêtres n’ayant nullement l’intention de se priver des recettes confortables de ces spectacles… expéditifs, il va me falloir partir m’installer ailleurs si je veux renouer avec des week-ends paisibles, somme toute légitimes, en un lieu où la haine fait moins de bruit.
L’Europe centrale, avec ses vastes et calmes plaines, la douceur de ses étés, la tenue exemplaire des autochtones disciplinés qui ne braillent ni n’applaudissent à tout va et à tout rompre ? Non, j’y renonce, à cause de lointains bruits de bottes qui me font horreur.  Quoi d’autre alors ?
Paupières closes et mappemonde à portée de main, je la parcours de l’index, puis stoppe sa course. Ce sera là, décidè-je en ouvrant les yeux. Mon doigt indique un coin de la Narbonnaise tandis que l’ongle plus précis s’est patiquement planté sur une montagne qui, y regardant de plus près, s’avère être le pech du Bugarach. Le Bugarach dont Ponce, un ami romain de longue date, m’avait parlé. J’y possède une villa, avec Claudia, mon épouse, une fille du coin, m’avait-il dit. Je l’ai faite construire au cas où… Tu viens quand tu veux. Ponce qui, comme moi, ne supporte plus le vacarme tonitruant des masses ouvrières et artisanales, ni les piaillements d’une foule en liesse ou gémissements des affligés et encore moins les cris des suppliciés ; pas plus qu’il n’accepte le fait de ne toucher aucun des subsides que rapporte le spectacle des exécutions qui, au demeurant, ont fini par le lasser.

C’est décidé : l’Aude, son Bugarach, Rhedae et les sommets enneigés environnants vont bientôt me voir planter mes pénates sur ces terres paisibles où un grand dessein de siestard impénitent m’attend. La sieste, il n’y a rien de mieux pour méditer et prier.