Archives de la catégorie ‘21 décembre 2012’

Minuit. Drrrrring ! Un lancer de godasse, au juger, sur le réveil a mis fin à ses jours. De toute façon, sa dernière heure était venue. Désormais la cocotte qui picorait ne me fera plus jamais chier. J’ai ouvert un oeil : rien. J’ai ouvert l’autre : pas plus.
Là où j’habite, un coin paumé au sommet d’un tas de cailloux dans le sud de la France, le téléphone ne passe pas. C’est pas faute d’avoir essayé, mais il ne passe pas, et du coup, j’ai refourgué celui que j’avais à une espèce de représentant de commerce, un type qui vend des clous, allumettes, bougies, magazines cochons en espagnol (l’Espagne est à deux pas), lacets, fil, aiguilles, fanfreluches pour les bonnes femmes et autres babioles inutiles comme les allumettes dont je n’ai rien à faire, mon briquet à amadou me donnant entière satisfaction. Internet non plus, ça ne passe pas, raison pour laquelle je n’ai pas d’ordinateur. J’ai revendu celui que je possédais à une espèce de coloporteur, un type qui vend des ragots, des bruits, des cancans, des potins plus quelques rumeurs et autant de racontars. Un vrai colporteur, en somme. 
Les piafs qui passaient encore avant que l’armée n’interdise le survol de mon tas de cailloux ne passent plus non plus. Ni les cigognes avec leurs gros paquets, ni les pigeons voyageurs. Le dernier que j’ai aperçu s’était fait descendre par un F35 du Mossad que j’avais reconnu à cause de la menorah peinte sur le fuselage. Pas beau à voir, le bestiau. Ils l’avaient pas loupé, les saligauds. Bourré de plomb dans l’aile, que j’avais récupéré pour me faire des fausses dents, résultat d’une alimentation peut-être un peu trop riche en sels minéraux. Tu tombes sur un caillou dans tes lentilles, c’est déjà pas rien, mais tomber sur le contraire, c’est une autre histoire. Les corbeaux ? Même eux ne passent plus, c’est pour dire. Les gerfeaux ? Arrête tes conneries, on est dans le sud.
Bref : rien ne passe ici. Même plus les biquettes. Faut dire que j’en ai usées quelques unes et qu’elles n’étaient pas toujours à la fête avec moi. Alors leur putain de fin du monde, je m’y prends comment pour savoir si elle a eu lieu ? Faut-il que je redescende dans la vallée pour me renseigner ? Si elle a effectivement eu lieu, tu crois vraiment que je vais trouver un quidam qui va me le dire ? Et si jamais elle a été reportée, qu’est-ce qui me dit que je ne vais pas me retrouver à l’hôpital psychiatrique comme la dernière fois, en septembre 99 ?
Commencent vraiment à me bassiner, les fins du monde !

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Ah les cons ! Les cons, les cons, les cons, les cons ! Il a fallu qu’ils se tirent là-bas sans me demander mon avis. Les doubles cons !
Je me fais chier à faire le guru, qui s’écrit comme ça et pas autrement, je sais de quoi je cause puisque je suis guru, deux stages de 24 heures, 3000 euros, c’est pas rien et c’est pas pour rien puisque, diplôme en tête sur du papier à en-tête avec logo et tout le bataclan de l’organisme de formation habilité par lui-même à former des gurus, je me trouve 8 bonnes femmes et la proportion correspondante de mecs, donc 2, je te fais un groupe avec ça, je te les enseigne et te leur révèle LA MISSION, et ils font quoi ? Des conneries.
Bon, j’ai ma petite idée sur la responsable, une pétasse qui se prend pour je sais pas qui, qu’elle voulait coucher avec moi, une dinde comme ça, fallait pas y compter, que je te l’ai renvoyée à sa main gauche (elle est gauchère) à défaut de la faire retourner à l’envoyeur, sa mère, une autre dinde, qu’elle aurait pas payé les cours à sa fi-fille en espèces sonnantes et trébuchantes, qu’elle serait allée se faire voir.
Guru et chaman, que je suis. Guru seul, c’était 2000 euros, mais le chamanisme c’est vachement plus porteur, retour d’affection, départ des infections, soins au lit-stick, un truc qui se fait avec des prières et de l’encens, un peu comme les coupe-feu ils y font, mais c’est plus de la physique cantique, enfin c’est un peu compliqué pour que j’y explique, ou alors faudrait plus de temps, et le temps, c’est pas ce qu’on a de trop en ce moment. Tu parles, on est le 12 décembre, le 12/12, si tu préfères, et pas n’importe quel 12/12, si tu vois ce que je veux dire. 12/12/12. 36, si tu préfères, l’âge du Christ quand il lui est arrivé des bricoles, si tu ôtes 3 à 36. Pourquoi 3 et pas 4 ? Parce que le 1 plus le 2, ça fait 3, et qu’en plus il y a 3 fois la même multiplication opération le même résultat. Je t’expliquerai plus tard, au prochain cours. Tu enlèves 12 à 21, si tu préfères le Pendu au Soleil, ça c’est aux tarots, pas çui avec le casse-dalle jusqu’à point d’heure, et ça te donne quoi ? 9. L’Air-mite, c’est aussi du tarot. Autant dire que ça veut tout dire, qu’on a plus que 9 jours avant la Révélation. Et cette pétasse qui leur a parlé de fin du monde, que pour y échapper fallait aller au Bugarach, cette chiure de cailloux que même les biquettes ça les fait chier d’enfer quand on les y envoie paître. Fin du monde mon cul, oui. Cela dit, ils vont y payer, et cher. Le Bugarach, les zovnis, l’armée, les crottes de bique que il y en a qui disent que ça a rien à voir avec des vraies crottes de bique, que c’est des trucs d’extra-terrestres, et puis quoi ?
 Des conneries, je leur ai dit et redit, tout juste bon pour des gogos. Tu me diras, je suis pas très fute-fute sur ce coup-là, parce que des gogos, l’équipe de bras cassés que je me suis trimballé 2 soirs par semaine, de 19 heures à 20h30 pour une misère, 50€ par tête de pipe la soirée, je leur avais dit, c’en est des sacrés, de gogos. Sauf une petite blondinette, une délurée, que je lui faisais gratos, à cause que. Des conneries, avec preuves à l’appui. Le Bugarach sans ou avec fin du monde, je leur ai expliqué, vous voulez des preuves que ça tient pas la route ? Alors je leur ai données.
 Montrez-moi où ça se trouve, pour commencer. Ils avaient même pas de carte, les imbéciles. C’est dans le midi, dans le coin des catares ou un truc comme ça, la pétasse a dit. À côté de là où y’a un curé qu’était plein aux as, qu’il avait fait fortune avec un trésor des astrogoths ou des types pareils, avec l’histoire de Marie Madeleine, un truc qu’un écrivain il y avait écrit, Prouste, i paraît, mais je suis pas sûre. Le e à sûre, c’est pour bien montrer que c’est la pétasse qui cause, pas moi, quand même.
 Intéressant, ce que tu racontes (là, c’est moi qui cause), sauf que ce machin du Bugarach, c’est du bidon, inventé de B à H. Manque le code. Bugarach, faut y décoder, je leur ai dit, et moi, je l’ai décodé. Avec mon guide spirituel, un ange décodeur, un vrai de vrai spécialiste, un crac du décodage. Et vous savez quoi ? je leur ai dit. Bugarach, dans les textes anciens chez les Mayas qu’étaient des amers indiens, je parle des vrais textes écrits en indien, c’est un peu comme l’égyptien ancien, sauf le coin, il en est pas question, c’est d’autre chose qu’ils causent, un char qui fout tout en l’air, eux je sais pas comment ils l’écrivent exactement, mais le résultat c’est CHARABUG, qui se prononce CHAR A BUG, sauf que le U c’est comme le OE qu’on trouve dans l’œuf, au singulier. Quand je dis le résultat, c’est une fois décodé, parce qu’ils y ont mélangé les lettres, sans doute exprès, parce que le hasard, qu’on me dise pas qu’il existe, et tu sais pourquoi, parce qu’i y’a pas de hasard.
Alors en fait, ce qu’on en a déduit avec le décodeur qu’on y a décodé ensemble, ça serait un engin spécial, un char, qu’on y embarquerait des connards qui croient qu’ils vont être sauvés d’une fin du monde qu’existe pas, et le char en question il est daubé, à cause que le programme informatique pour l’envoyer sur Orion il a un bug, ça s’écrit bug, mais faut dire beug, sinon ça veut rien dire.
 Voilà ce que je leur ai dit à ma bande d’handicapés. Moi, qu’ils aillent se foutre en l’air dans les immensités cosmiques, c’est leur problème et je risque pas de les en empêcher, après tout ils ont bien le droit, mais question revenus que je comptais dessus pour qu’ils viennent, ça me revient pas qu’ils me passent sous le nez. Surtout à cause d’une pétasse que je me demande si elle se prendrait pas un peu pour moi, tu me diras il y a pire.

Maintenant on va voir comment ça va se passer avec les poupées que j’ai fabriquées, une par tête de pipe. Je peux pas dire que ça leur ressemble, mais j’ai mis les noms avec les dates de naissance, et en physique cantique, ça fait pareil, à condition qu’il y ait un max d’angstreumes et que le ying et le yang soient alignés en harmonie. Un peu d’huile essentielle, et ça y fait. Pour la gourette, c’est tout vu, une aiguille dans le cul, et basta. J’ai pas d’aiguille, mais j’ai récupéré des petites piques d’apéro, qu’avec tu chopes les olives, même si c’est moins facile que de choper des petits dés de gruyère. Je dis Gruyère, mais va savoir si c’est pas du Comté, et va même savoir si c’est pas encore une histoire de code. Les autres, je te leur ai mis une corde autour du cou, qu’il y ait plus qu’à tirer dessus pour les ramener au bercail. Pas une vraie corde, je suis pas débile, mais une symbolique que j’ai fait avec de la ficelle symbolique aussi, que j’ai poissée, du chanvre, que les intempéries puissent pas les bouziller. De la poix symbolique aussi. Un coup de flotte, un coup de soleil, un coup de gel et ta corde elle a vite fait d’être bouzillée si tu l’as pas poissée.

Et voilà, y’a plus qu’à attendre, encore que c’est pas obligé. Mais faudra pas qu’ils soient montés dans l’engin pour que je les ramène, sauf la pétasse. Les cordes symboliques, passe encore pour ramener quelqu’un à soi, quand même pas trop gros, mais un engin spécial spacial, ta corde elle pète à coup sûr. Sauf si elle est blindée ? Peut-être bien, mais t’as une idée de ce que ça pèse une corde blindée ?

investir au Bugarach

Le pech de Bugarach. On remarquera, en sustentation (du diable) au-dessus du gros caillou, un des modules de sauvetage qui vous permettra de faire la nique à la fin du monde et de gagner Orion.

Ah les cons ! Je me suis décarcassé pour louer un estancot au sommet du Bugarach, j’ai versé des arrhes plus un acompte pour me garantir qu’on me réservait mes 20 mètres carrés de cabane bien ancrée sur le tas de cailloux, j’ai fait mon changement d’adresse aux Pététés, résilié le gaz à l’Eudéeffe et fait couper le courant à Gédéeffe, j’en passe, tout ça pour m’entendre annoncer que les autorités avaient gelé toute installation d’entreprise en cours, j’t’en foutrais. Pas d’anarchie ni de mercantilisme par chez nous, qu’elles ont dit, les autorités. Déjà que c’est le foutoir à Rennes-le-Château avec Saunière et sa bonniche, on va pas remettre ça au Bugarach, ça va bien, marre et basta.
Et je fais quoi, maintenant, à pas deux semaines de l’Évènement ? Mon investissement, qui c’est qui va me le rembourser ? Et mon stock de navettes de sauvetage, je m’assieds dessus ? Vous vous êtes déjà posé le cul sur des machins en forme de pyramide ? Mes 250 mètres de merguez, mes 25 mètres de boudin, le fromage de tête, celui de brebis, les barriques de Picpoul, tonneaux de Fitou, cubitainers de Maury, Cartagène et Limoux, comment je vais me les amortir si je ne veux pas nécroser mes hépatocytes en me collant une cirrhose ?Ah les cons !
Je sais, pour les indigènes qui auraient pu s’engraisser sur le dos de touristes millénaristes et de journaleux en mal d’ovnis et autres manifestations d’extraterrestres envoyés par Dieu… voir se pointer des charlatans prêts à toutes les arnaques pour récolter la divine oseille de gogos qui espèrent échapper à la fin du monde… c’est difficilement acceptable. Et je comprends que les locaux tirent la gueule et se protègent de ces nuées de blattes qui ne manqueront pas de semer la zizanie, leurs papiers gras et ces autres plus ou moins hygiéniques maculés sans aucun souci esthétique. Moi, je serais l’autorité, je te déroulerais des kilomètres de barbelés, je te poserais des montagnes de herses et je te dresserais une forêt de miradors pour que ces minables aillent se faire pendre ailleurs. Ou mieux, je te les laisserais grimper sur le caillou, et une fois fermées les herses, je te leur lâcherais les clébards au cul, ben tiens !
Non mais, sérieusement, on va où ? Et je fais quoi, moi, du papier que les édiles locales m’avaient signé sans rechigner. Sans rechigner quand je leur avais dit fifty-fifty. Et avec grâce lorsque, leur serrant la main pour les saluer, j’en avais profité pour glisser discrétement à chacun une jolie liasse de bons gros billets de banque. Les attaquer en justice auprès de la Cour européenne ? Les traîner devant le Tribunal international ? M’est avis, un combat perdu d’avance, plus quelques emmerdes jusqu’au 21.Le 21 où je ne suis pas sûr d’avoir assez de carburant pour m’envoler vers Orion où, selon un grimoire daté de 2222 –chacun comprendra la valeur symbolique de cette date– que j’ai trouvé dans un ovi –un objet volant identifié, par moi-même– une fin du monde locale est annoncée pour 2015. Si j’ai décrypté correctement le texte, un langage chiffré, venu d’ailleurs, vous l’aurez compris.
Au cas où la survie et l’aventure vous intéressent, n’attendez pas pour profiter de ma promotion sur les modules de sauvetage qui vous sont réservés. Un module acheté = 10 mètres de merguez offerts.

Un vers à soie (point rouge à gauche) tentant desespérément de rejoindre un hérisson (point rouge à droite) en vue d’engendrer du fil de fer barbelé

Selon des sources qui ont grossi, suite aux dernières précipitations qui se sont abattues avec violence sur la région, la faim du monde tant annoncée pour le 21 décembre de cette année 2012, semble être en bonne voie de se produire. Avec l’afflux anormal de clampins, touristes, journalistes, simples curieux et autres blaireaux en mal de sensations fortes qui les ont défoncées, les routes et chemins auparavant carrossables ne sont plus praticables, ce que ne devraient pas arranger les intempéries attendues dès le 16 novembre. Intempéries, rappelons-le, dues à la mauvaise humeur du dénommé Atlas causée par un renversement d’épaules douloureux, lui-même consécutif au refus de son frère –un certain Prométhée– de prendre le relai pour porter la Terre à bout de bras et l’éclairer, éventuellement. Les denrées n’arrivent plus à destination, ce dont se plaignent les commerçants qu’un chiffre d’affaire en baisse risque de contraindre au dépôt de bilan, ce qui, on s’en doute, n’est pas fait pour arranger les choses.
 Parce que la farine manque, il n’y a plus de pain ; parce que les éleveurs ne sont plus livrés en aliments pour bétail, les étals des boucheries sont vides ; parce que les articles d’épicerie n’arrivent plus à destination, la moutarde monte au nez des consommateurs et le thon monte ; parce que le tourteau en provenance d’Espagne ne peut être acheminé, les vaches n’ont plus de lait et le crémier plus de fromage ; parce que les vers à soie et les hérissons ne peuvent plus se croiser à cause des sols défoncés, de la boue qui les rend glissants et de la flotte qui calme leur ardeur, les forces de l’ordre ne disposent plus de fil de fer barbelé pour contenir la foule des abrutis que la disette rend agressifs ; parce que, parce que, parce que…
Les rayonnages se vident, les rayonnages sont vides et la foule des badauds qui baguenaudent sur le Bugarach ne cesse pourtant de grossir.  À Rennes-les-Bains dévastée, une commune proche où se sont installées des hordes de jean-foutre, et comme partout à l’entour du Bugarach, la faim du monde est proche.

21/12/2012 

H+01″ : Une tempête stellaire de force 5 –plus forte qu’un vulgaire orage solaire– débarque sur terre avec armes et bagages. Comme d’hab, prétextant le secret défense et le terrorisme, le gouvernement  n’en a rien dit, mais les réseaux ont joué. Bugarach Temps Zéro, une association dont je suis l’un des membres éminents m’a envoyé un SMS à H moins 1.

 H+02″ : Les résistances des cafetières électriques s’emballent, le café est foutu. 30 secondes plus tard, le grille-pain grésille avant d’envoyer dans l’espace mes deux tartines en flamme, preuve que les OVNIs ne sont pas un mythe.

H+03″ : Alors qu’en toute urgence je décide de calculer la valeur de H et son origine pour savoir à quoi réellement m’attendre, je constate que les piles de ma calculette sont plus vides que mes coucougnettes mises au turbin la veille au soir, pensant que ce serait la dernière fois qu’elles me seraient utiles : ouate oeufs foot, quel pied ! Crayon et papier en main je fais appel à ma mémoire pour retrouver l’équation qui devrait me permettre de trouver la solution. Un flash lumineux parcourt mon cortex, la vierge m’apparaît.

 H+05″ : Les pendules s’arrêtent, les feux rouges s’éteignent, la circulation automobile devient fluide : normal, les systèmes électroniques sont grillés.

 H+06″ : Se retrouvant en chômage technique, les préposés au remontage des pendules s’alanguissent dans les bras de Morphée, pour les célibataires, dans ceux de leur chéri(e) pour les autres.

 H+07″ :  Faire ses dernières prières n’a jamais fait de mal à personne, ni se mettre en paix avec sa conscience : je décide de prévenir les autres.  Le téléphone grésille faiblement. Un courant d’air dans l’oreille me dit qu’il vient de rendre son dernier souffle. Les ténèbres m’interdisent les signaux de fumée. Je fonce  à la droguerie –des radins ouverts 24h sur 24–  acheter deux boîtes de cirage « Lion Noir » plus un gros rouleau de ficelle, l’idéal pour installer un téléphone de campagne. Certes j’habite en ville, mais je me débrouillerai. Je procéde à l’installation, moins simple qu’il n’y paraît, à cause des câbles électriques et fils téléphoniques que je décroche de leurs poteaux et potences. 30 minutes plus tard, après avoir expliqué la situation à mes correspondants, mon téléphone est opérationnel. Je vais désormais pouvoir les informer de ce qui se passe à condition, toutefois, de bien tendre la ficelle.

 H+45″ : J’ai beau courir vite, j’ai perdu quelques précieuses secondes. Où ? Je n’en sais fichtre rien, mais je dois les retrouver si je ne veux pas être le jouet du temps. Téléphone Lion Noir dans une main et pendule dans l’autre, je le laisse aller et venir au-dessus de la carte d’Etat major. Ici ! m’indique le pendule qu’il m’a fallu remettre à l’heure avant de l’utiliser. Je m’y rends. Quelqu’un, sans doute un quidam qui n’a pas eu le temps de se mettre en paix avec sa conscience, a trouvé mes précieuses secondes avant moi. Tant pis, je ferai avec, donc sans.

 H+58″ : J’ignorais à quel point je suis rapide comme l’éclair.

 H+59″ : Je décide d’arrêter de faire de telles constatations, car elles ne me servent à rien d’autre qu’à me faire perdre de mon précieux temps.

 H+1’12 » : Levant les yeux au ciel de lit où j’ai épinglé le joli calendrier des PTT d’où Maya l’abeille me regarde, j’apprends que nous sommes le 21 décembre 2012. Ce qui ne m’étonne qu’à moitié, sachant que demain nous devrions être le 22, jour qui, d’après mes calculs, devait être celui de la fin des temps et du calendrier des PTT, puisqu’il ne servirait plus à rien, même pas dans une cabane au fond d’un jardin. Alors, que se passe-t-il donc aujourd’hui ? Les événements qui se déroulent depuis H+01″ ne seraient-ils que les prémices de ce qui nous attend demain, 22 décembre ? Je décompose 2012 en 20 et 12. Que je pose en les saisissant sur ma calculette : 20 + 12 = 32. J’ajoute le mois, donc 12, ce qui me donne 44, somme à laquelle je rajoute 22, le jour. Ce qui nous fait un total de 66, nombre de la bête, 666 étant celui de la bêbête. La fin du monde n’est pas pour aujourd’hui, Dieu merci. Le président de l’assoc’ Bugarach Temps Zéro va avoir de sérieux problèmes avec ses adeptes, adhérents et membres honoraires qui ont payé sacrément cher leur 2 mètres carrés de survie au Bugarach, pour le 21 décembre.

H+30’47 » : On peut être bon en arithmétique et lent aux calculs. Sans doute un manque d’entraînement. Je me dois de prévenir les autres, leur dire que la fin du monde n’est pas pour aujourd’hui. Je tends la ficelle, tire deux ou trois coups secs pour leur signifier que je les sonne. Couvercle de Lion Noir à l’oreille, j’écoute : rien. Pourtant, je sais qu’ils ont décroché, car eux aussi ont actionné la sonnette. Quelque chose de froid sur la tempe et d’odoriférant dans les narines – une âcre odeur de naphte–, me met la puce à l’oreille : j’ai oublié d’enlever le cirage. Un chiffon, une brosse, et me voilà à cirer tout ce qui est cirable, notamment les chaussures que je mettrai demain pour le jugement dernier. Autant présenter bien, car ce n’est pas demain la veille qu’un tel événement se reproduira.

 H+60′ : J’ai toujours détesté le gaspillage. Du coup, j’ai ciré tous azimuts, y compris la toile cirée défraîchie, mon ciré breton au cas où des pluies acides se mettraient à tomber, plus le cachet de cire apposé sur mon testament. J’en ai profité pour cirer les pompes de quelques pontes qui siègent à la droite de Dieu, ça peut toujours servir.

H+50′ : Les doigts noirs de cirage, je cours me les laver à l’église. L’eau bénite sera un plus pour demain, sinon je ne croirai plus en rien.

 H+70′ : Bougez pas, restez calme, on arrive me disent les autres au téléphone. Leur voix est bizarre, ça doit être à cause de la ficelle. Soit je l’ai mal tendue, soit des hirondelles se sont posées dessus avant leur grande envolée migratoire vers d’autres cieux, soit encore un OVNI l’a percutée.

H+80’12 » : Le temps passe si vite que je me demande si demain ne va pas arriver avant l’heure et s’il ne sera pas là avant qu’aujourd’hui ne soit fini.

 H+80’15 » : Les horloges ne fonctionnent plus, je l’ai déjà dit. Sans mes pulsations cardiaques que je compte depuis H+1″, je ne saurais pas où j’en suis par rapport au temps qui passe et je n’aurais aucune idée quant à celui qui me reste avant de trépasser. Impression désagréable de voir le temps me filer entre les doigts que j’utilise pour mesurer mon pouls. Un certain stress me détraquant le cœur détraquerait-il ma montre ?

H+90′ : Une sirène. Les autres ont eu fait vite de rappliquer. Bizarre qu’ils aient mis leur tenue blanche, celle prévue pour le jugement. Manque de confiance en moi ? Pourtant, ne leur ai-je pas démontré par  2 plus 2 font 4, que la somme de 22+12+2012 égale 66, le nombre codé de la bête ? À moins qu’ils n’aient tout bonnement rien compris à ma démonstration. S’impose à moi un questionnement : au fait, que viennent-ils faire ici ?

 H+90’74,5″ : Je vais pour leur passer un coup de fil quand je me rends compte que la ligne est coupée. Voulant tendre la ficelle pour que la communication soit de bonne qualité, je sens du mou. Je tire sur la ficelle, tire encore, rien d’autre que du mou, puis plus rien, sauf un bruit de boîte de conserve dans les escaliers, dzing, dong, breling, dzing, comme celui à mon mariage, quand des idiots avaient accroché des boîtes de conserve au cul de notre voiture en partance pour notre voyage de noces sur Mars.

 H+90’194,5″ : Deux minutes se sont à peine écoulées. S’ouvrent violemment les deux battants de la porte. Bref instant de silence dont j’enregistre la brièveté grâce à mon cœur qui a cessé de battre ce bref instant. Ennio Morricone est à la baguette. On bouge pas, gueule un grand balaise, malgré sa muselière. Une piqûre, infirmier, reprend le même grand balaise. LES AUTRES arborent une croix rouge sur leur blouse blanche, viennent sur moi, m’arrachent mon téléphone Lion Noir des mains, me ceinturent. Une seringue me menace.

 H+90’350″, à quelques dixièmes près. Pas d’échappatoire. Si je veux me sortir de ce mauvais pas, je suis obligé de trahir la confiance que le Gouvernement a placée en moi. Secret défense, je leur dis. Vous n’avez rien entendu, vous ne me connaissez pas, vous n’avez jamais ouï parler de ce que je vais dire, vous ne m’avez jamais vu, je n’existe pas. Je suis infiltré dans la secte Bugarach Temps zéro, pour le compte du gouvernement. Liberté, égalité, fraternité, ça vous dit quelque chose ? Cette nuit, à minuit pétante, je déclenche le plan Passé Simple. Un code sur mon téléphone, et hop, plus de Bugarach. L’idée qu’il y ait des survivants insupporte le chef de l’Etat. Fidèle aux trois principes fondateurs de la République, la liberté devant la mort sera donnée à tous, indifféremment des origines sociales, culturelles, ethniques, dans la fraternité enfin retrouvée. Alors, au boulot ! il faut que d’ici ce soir les liaisons téléphone portable fonctionnent.

 H+n : L’aiguille sitôt plantée et la seringue à peine vidée dans une de mes veines, je perds connaissance.