Les joies de la ferme, au doux temps de Noël

Publié: 30 décembre 2014 dans agriculture, élevage, consommation, Noël
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Georges

— Georges fais gaffe, y’en a un derrière toi !
Georges, il a beau être le pistonné de la bande, c’est pas une raison pour qu’on le laisse se faire assassiner sans moufter. Je sais pas si c’est à cause de la crise, mais j’ai bien peur que lui aussi finisse par se retrouver au labo, comme les quatre autres dont on a plus de nouvelles.
Il court comme un dératé, négocie mal le virage salvateur qui lui aurait permis d’échapper à ses poursuivants, s’étale comme une merde dans la soue.
— Dégage-toi, nom de dieu. On vient à la rescousse.
Trois balèzes se jettent sur Georges que ses 120 kilos de graisse clouent au sol. Ils l’immobilisent sans mal avant de l’embarquer à grands renforts de coups de fourche dans le cul et de méchants coups sur le groin. Pour qu’on ne soit pas en reste, le plus hargneux des gars nous distribue une volée de coups de bâton. « Saloperie de bestiaux de merde » il nous gueule après.
Georges, plus jamais on ne le reverra. Pas plus qu’Henriette et les autres.

..

La voletaille

Côté mare, ça jase, ça cancane, ça jargonne, ça caquète, ça s’affole. Comme chaque année en décembre, on pressent que le jour de la grande rafle se précise. On rapporte que des tables ont été installées dans la cour, qu’un bûcher y a été dressé et que la bonniche récure marmites et casseroles tandis que son homme affûte les couteaux, récure les bacs, rafistole les seilles, racle le plateau de la table à rigoles –un pétrin qu’on avait remisé avant de se dire qu’une fois transformé, il ferait un parfait autel du sacrifice ce serait l’idéal pour égorger tout ce qui bouge.
Le caïd du troupeau d’oies, un jars du genre qui sait tout, affirme avoir vu un alignement de bocaux rutilants. « Avec des caoutchoucs rouges flambant neufs » il a précisé.
« Des conneries ! » rétorque un canard, si vieux et coriace qu’il pourrait bien échapper à l’holocauste annoncé.
Oies et canards ne font pas bon ménage. Il faut les voir et les entendre se gausser des unes ou des autres pendant les séances de gavage. Un jour où, sur le point de tirer sa révérence, le caïd procédait à ses adieux, des canards jaloux avaient fait un tel foin que la fermière, accompagnée de son sale clebs, avait fait rentrer toute la basse-cour au bercail, à coups de trique. « Saloperie de voletaille de merde » elle avait hurlé.

« J’en ai ras la glotte et ras le jabot du gavage : je me barre. Et qui m’aime me suive. » claironne le caïd.
« Et tu vas becqueter quoi ? » lui répond en chœur le troupeau d’oies, tandis que les canards se marrent comme des mouettes.
— Entre becqueter pas grand chose et se faire becqueter, mon choix est vite fait. Salut et bon appétit puisque c’est l’heure du gavage.

« Li voulàti, veni veni veni. Piou piou piou…»

..

Le cardon

En avril, ne te découvre pas d’un fil ; en mai, fais ce qu’il te plaît. Raison pour laquelle j’ai été semée le 30 avril, un poil avant minuit. Faisait encore frais, mais à six graines dans le poquet, on s’est tenu chaud dans l’humus frisquet. Le noir complet est flippant, mais c’était rassurant d’être les unes contre les autres et de savoir que, à un mètre, des consœurs vivaient la même chose. Au matin du 1e mai, j’ai perçu une lueur, émanant sans doute d’un soleil radieux.
Les jours passent, ni trop chauds, ni trop humides, juste ce qu’il faut pour que ma jeune pousse prenne son essor. Un jour de pluie, une petite flaque à mes pieds me renvoie l’image de mes premières feuilles. Je suis la seule de mon groupe à avoir résisté, mais à quelques pas de moi, issues de poquets voisins, d’autres se balancent mollement sous les caresses du vent.
Confiante en la vie, je croîs au long des saisons, jusqu’à devenir une belle plante potagère. Mes pétioles élancés, mes feuilles d’un vert cendré garnies d’épines aux lobes profonds et secrets ne tardent pas à attirer sur moi les regards gourmands et concupiscents de la fermière. Qui se pourlèche les babines en parcourant du doigt mes côtes aussi grasses que la taupe avec qui j’ai lié une bien intéressante relation. Septembre venu, alors que je suis devenue un cardon plein de promesses, la fermière me relève les feuilles avant de les emprisonner dans un manchon de paille. « N’oublie pas de butter tous les cardons », dit-elle à son mari, « surtout çui-là, on en tirera un bon prix ». Manquant d’air et de lumière, je deviens pâlichon, terne et dépressif. Sans doute raison pour laquelle, début décembre, on m’arrache violemment à ma terre natale pour me jeter dans une cave profonde. On m’y plante dans un sol sablonneux sans saveur où je me laisse gagner par la vieillesse, l’ennui et la solitude. Coupé en petits morceaux, on finit par me jeter en une noire prison de métal en compagnie d’une énorme volaille qui prend toute la place, une oie qui avait pris l’habitude de venir déposer ses déjections à mes pieds, en ce temps où je vivais heureux à l’air libre.
« T’as bien mis le thermostat sur 10 ? » est la dernière phrase que j’entends avant de m’éteindre, après que quatre barres rougeoyantes se sont mises à brûler de mille feux.

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