J’étais là, tapi sous la futaie, à attendre ma proie, un ermite, genre homme des bois, auquel sa gueule de bois de poivrot invétéré en rajoutait. Personne ne viendrait réclamer après lui. Je l’avais repéré, un inquiet, du style à se sentir de trop, diminué, comme honteux. Personne ne ferait d’histoire parce qu’il ne manquerait à personne. Je le voyais, planqué derrière des branchages qu’il imaginait le dissimuler à ma vue. À vivre au milieu des arbres, tu deviens un peu arbre parmi les autres arbres, si tu oublies les lambeaux d’humanité qui s’accrochent encore à toi. Il lui en restait bien assez pour que je le distingue au milieu de la végétation. Il s’était dirigé vers moi, un litron en main, claudiquant, traînant une jambe de bois, de ce bois dont on fait les fûts, les barriques, barils, barbantanes, foudres (de guerre, mis à l’honneur en 14-18 pour le pinard de nos valeureux poilus, sans lequel ils n’auraient été que des poltrons, vivants, mais poltrons), fûts, muids, pièces, tierçons, bref, des tonneaux comme l’exprime le vulgaire dont le vocabulaire est plus chiche que le petit pois qu’il a dans sa cervelle, une qui ne doit pas peser bien lourd. Des tonneaux, je disais, dont on fait aussi les bières, celles qu’on pose sur des tréteaux, amen, et tout le saint frusquin, avec quatre poignées tarabiscotées en laiton, que d’habiles artisans d’un pays baltique auront manufacturées, sans grande imagination. Le pays, je ne sais plus lequel. Sa bière à lui, l’ermite, serait de terre et de feuillages que de grands corbeaux laboureraient.Un ivrogne sans famille, qui se soucierait de sa disparition ?
Les bois, à force de les courir, et parce que j’en suis issu, croix de bois croix de fer, c’est pas des menteries, j’en connais les mots, ceux qui parlent des arbres et ce qu’on en fait, sculptures et autres colifichets, des cailloux et des bestiaux. Les bois, je sais  à quoi ils servent au cerf et à quoi ils servent au seigneur du coin qui les usent en vertes volées pour mater les serfs qui rechignent à lâcher le moindre chou. Pour l’affaire qui m’avait amené là, je savais quel bois il me fallait, droit, sec comme un coup de trique, dur à la tâche, et il venait à moi. Patacloc, patacloc.

Je me revois. De dessous les branches feuillues dont je me suis paré pour me camoufler (seul un œil averti aurait pu me déceler), j’ai extirpé une gourde en fer blanc, plus aisée à trimballer en forêt qu’un tonnelet de même contenance fait de bois, de ces bois dont on fait seilles, seillons, seaux, bassines et tubs, et la porte à mes lèvres. La soif de l’affut m’a pris : je bois goûlument, jusqu’à plus soif l’eau de vie de sorbier qui me donnera des ailes et l’excuse de l’ivresse. L’ermite s’approche sans me voir, car comment pourrait-il me voir ? De mes babines retroussées pendent . deux filets de bave d’argent. Ne pas attirer son attention. Je calme mes légers grognements, cesse de me pourlécher, signe obscène de ce terrible péché capital qu’est la gourmandise et de cet autre, véniel, que je vais commettre.
Silence. J’emboîte le pas à l’homme des bois, non sans mal, car emboîter le pas d’un quidam, dont une des deux jambes est de bois, exige que la boîte prévue à cet effet soit d’un volume adéquat, ce qui n’est pas le cas. Aurais-je pu le prévoir, sachant que statistiquement, il y a peu de chances que cela se produise ? En tout état de causes, ma boîte n’est pas assez grande pour contenir une jambe de bois dont la caractéristique principale n’est pas la souplesse. Celles en bois souple, qu’elles soient d’osier tropical ou de caoutchouc équatorial, ne courent pas les rues sous ces latitude, encore moins les forêts. Devrais-je abandonner ma proie pour l’omble que j’ai entrevu lorsque j’ai traversé le lac à la nage pour rejoindre ce bois ? Non, me dis-je : une carpe géante, passe encore, mais l’omble est d’une bien trop brève taille. Sans compter les arêtes qu’il me faudrait faire sauter.
Taka ifer introu, me dit une voix éraillée, de ces voix de gare, lorsque le train de nuit s’arrête au petit jour le long d’un quai désert embrumé de brouillard, voie A, la seule, où s’ennuie à mourrir un vendeur de sandwichs dont la date limite est dépassée depuis long temps. Tu dérailles, me dis-je, sans traîner, pour que ma propre voix ne couvre celle d’un gnôme qui pousse la cariole de casse-croûtes avariés qui, dressé devant mon chien qui m’a retrouvé (le crétin, que j’avais décidé de venir perdre ici afin de passer des vacances tranquilles sans être obligé au ridicule du ramassage de ses canines déjections (il ne perd rien pour attendre et je lui réserve un chien de ma chienne de vie)… dressé face à mon chien, disais-je, s’est mis à litaniser, en son gnômesque langage, taka ifer introu, taka ifer introutaka ifer introu. Ce qui, en soi, n’est pas couillon, mais implique de se trimballer avec une boîte à outils contenant cisaille et emporte-pièces. L’obsédante litanie troublant la paix des bois, et ma proie aux abois risquant de se rendre compte de ma présence, « attaque », commandè-je à Saucisse, mon chien, que sa morphologie m’a poussé à nommer ainsi. Cette andouille snobe le gnôme pour se catapulter sur l’homme des bois. « La guibole » , je lui crie, « la guibole ». « Bâtard, pas celle d’os et de viande, l’autre » lui intimè-je méchamment lorsque j’entends hurler le bonhomme qui résiste, ayant bien du mal à rester de marbre, on le comprend. Aux sourds craquements d’un bois apparemment investi par des capricornes, je comprends que le bestiau a enfin compris. À l’épouvante que je devine dans les yeux du gars qui se voit déjà ne pouvant plus marcher, des yeux qui doivent rouler plus vite que la vitesse autorisée, je comprends que Saucisse en est au déchiquettage du genou à la découpe du moignon.
« Apporte ! » je lui ordonne.
Et voilà que ce corniaud ne veut pas lâcher la guibole. Je lui échange contre un morceau de mollet que je récupère sur le gars qui commence sérieusement à me casser les oreilles. « Saucisse, au pied ! » j’intime au klebs, avant de rectifier, lorsque je le vois lorgner sur la cheville du gars. « Sa gueule, la gueule de bois, va chercher la gueule de bois ! Et casse pas le nez, STP »
Canif en main, un Opinel que m’a offert Gepetto –au cas où, il m’avait dit–, je découpe le fond de ma boîte en fer blanc, y fourre la jambe plus quelques accessoires, dont le nez.

Je ne peux pas dire que je me sois refait à neuf, mais pas loin.Un pote de Gepetto, ébéniste de son état, m’a refilé un produit contre les capricornes. Ça pue le chimique, et du coup, ça m’oblige à fermer le clapet, d’où raconter un peu moins de salades. Saucisse ? Entendu dire qu’il avait fait un tabac à une soirée hot-dog, avec l’homme des bois. Ses restes, plus exactement. Ma guibole est bien un peu raide, mais je m’y fais. Mon nez ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il a mon nez ?

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