Oui, je sais, ou à défaut de le savoir, je m’en doute : comme tout être normal, vous n’allez pas bien, c’est normal, et ça n’a rien de bien exceptionnel. Si cela vous convient, ne changez rien. D’autant si vous accordez une grande importance à la durée de vie, une longue vie.
Si, au contraire, ça vous pèse légèrement ou vous gêne aux entournures, devenez anormal : vous irez mieux. Quitte, éventuellement, à vivre moins longtemps.
Enfin, c’est à vous de voir.
Pour moi, c’est tout vu. Sagement élevé dans des principes et préceptes plus sages que ne les prônèrent Bouddha, le Prophète (celui dont je tairai le nom pour n’avoir pas d’embrouilles avec ses divins représentants, des gens bien comme il faut), Jésus-Marie-Joseph et Noël Godin, plus connu sous le sobriquet d’Entarteur –un rigolo qui faisait même rire les portes de prison–, j’ai passé mon temps d’imbécile pas particulièrement heureux en me faisant chier comme un rat mort à observer lois, règlements et autres règles morales n’ayant pour tout objet qu’interdire, défendre, prohiber, censurer, empêcher… sinon panpan culcul. Une vie tout ce qu’il y a de plus normale, vécue dans une indifférence aux autres qui n’avait d’égale que celle qu’ils me portaient, si je puis dire. Une vie tout ce qu’il y a de plus normale, je me répète, et d’une banalité à toute épreuve, bref, une vie sans autre intérêt que celui, modeste, servi par ma modeste banque et n’ayant jamais dépassé le taux de 1%, les meilleures années, une fois déduits les frais de gestion. Pas une seule fausse note, pas la moindre grossièreté –si ce ne sont quelques “crottes de bique” osées, mais dont je m’étais toujours excusé tête basse et en toute humilité–, pas le moindre orgueil, la moindre méchanceté, le moindre impayé (y compris pour des factures émises par des escrocs). Ni les moindres délit, écart, ruade, révolte, colère, irrégularité, faux pas (quand bien même m’aurait-il permis d’éviter une déjection canine), déviance, contravention, crime, entorse (quand bien même m’aurait-elle permis d’éviter pire) ; pas les plus petits manquement, méfait, transgression, violation, errement, offense, transgression, vice ou même brève et discrète séance d’onanisme. J’en rajoute, on l’aura compris, ayant tout de même commis quelques menues incartades, si pâlichonnes que jamais elles n’auront eu la moindre fâcheuse incidence pour autrui.
Une vie affligeante, en fait, lot de ceux qui se vouent à l’obéissance et refusent tout conflit, celui-ci consisterait-il seulement à vouloir chercher des poux à des teignes agressives ou autres saletés urticantes. Jusqu’au jour où…
Je ne dirai pas ce qui s’est passé ce jour-là, et qui me fut révélation salutaire. Mais je ne saurais taire ce mémorable « Putain de bordel de merde de saloperie de chiottes » qui m’était sorti des lèvres, suivi d’autres gentilleses stylées où il avait été question de « fils de pute, connards, bande de pétasses, enfoirés, sales cons, enculés, couilles molles… assortis de pédés, rastaquouères, métèques, niakoués… J’avais même osé « jobards », c’est pour dire.
Je m’étais retrouvé au poste –les flics ne précisent jamais « de police », c’est bien entendu sous-entendu– où ma verve devenue insatiable en avait rajouté. De là on m’avait conduit au Hachepet, l’hôpital psychiatrique, service de jour. Où j’avais rapidement et largement enrichi mon vocabulaire grâce à l’entremise d’une prostituée qui l’avait trouvé d’une rare indigence. En somme, de la pure éclate, pareille à celle que produisent les électrons libres. Électron libre que je suis devenu ce jour-là. 

Les gens pas normaux, quand ils s’agitent, les gens normaux les enferment, c’est connu, derrière des barreaux, de bons et solides barreaux fabriqués par des gens tout ce qu’il y a de plus normaux et obéissants, bons ouvriers et tout. Les gens anormaux d’un côté, et parce que « qui se ressemble s’assemble », les gens pas normaux de l’autre, ou anormaux, si vous préférez. Seulement séparés par des barreaux et par l’air qu’il y a entre les barreaux, même pas de l’air comprimé. Vous voyez ? 
Et croyez-le ou pas, je vais mieux, même si personne n’est capable de me dire ce que ça signifie, pour moi et en moi, d’aller mieux. Vous comprenez ?

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