21/12/2012 

H+01″ : Une tempête stellaire de force 5 –plus forte qu’un vulgaire orage solaire– débarque sur terre avec armes et bagages. Comme d’hab, prétextant le secret défense et le terrorisme, le gouvernement  n’en a rien dit, mais les réseaux ont joué. Bugarach Temps Zéro, une association dont je suis l’un des membres éminents m’a envoyé un SMS à H moins 1.

 H+02″ : Les résistances des cafetières électriques s’emballent, le café est foutu. 30 secondes plus tard, le grille-pain grésille avant d’envoyer dans l’espace mes deux tartines en flamme, preuve que les OVNIs ne sont pas un mythe.

H+03″ : Alors qu’en toute urgence je décide de calculer la valeur de H et son origine pour savoir à quoi réellement m’attendre, je constate que les piles de ma calculette sont plus vides que mes coucougnettes mises au turbin la veille au soir, pensant que ce serait la dernière fois qu’elles me seraient utiles : ouate oeufs foot, quel pied ! Crayon et papier en main je fais appel à ma mémoire pour retrouver l’équation qui devrait me permettre de trouver la solution. Un flash lumineux parcourt mon cortex, la vierge m’apparaît.

 H+05″ : Les pendules s’arrêtent, les feux rouges s’éteignent, la circulation automobile devient fluide : normal, les systèmes électroniques sont grillés.

 H+06″ : Se retrouvant en chômage technique, les préposés au remontage des pendules s’alanguissent dans les bras de Morphée, pour les célibataires, dans ceux de leur chéri(e) pour les autres.

 H+07″ :  Faire ses dernières prières n’a jamais fait de mal à personne, ni se mettre en paix avec sa conscience : je décide de prévenir les autres.  Le téléphone grésille faiblement. Un courant d’air dans l’oreille me dit qu’il vient de rendre son dernier souffle. Les ténèbres m’interdisent les signaux de fumée. Je fonce  à la droguerie –des radins ouverts 24h sur 24–  acheter deux boîtes de cirage « Lion Noir » plus un gros rouleau de ficelle, l’idéal pour installer un téléphone de campagne. Certes j’habite en ville, mais je me débrouillerai. Je procéde à l’installation, moins simple qu’il n’y paraît, à cause des câbles électriques et fils téléphoniques que je décroche de leurs poteaux et potences. 30 minutes plus tard, après avoir expliqué la situation à mes correspondants, mon téléphone est opérationnel. Je vais désormais pouvoir les informer de ce qui se passe à condition, toutefois, de bien tendre la ficelle.

 H+45″ : J’ai beau courir vite, j’ai perdu quelques précieuses secondes. Où ? Je n’en sais fichtre rien, mais je dois les retrouver si je ne veux pas être le jouet du temps. Téléphone Lion Noir dans une main et pendule dans l’autre, je le laisse aller et venir au-dessus de la carte d’Etat major. Ici ! m’indique le pendule qu’il m’a fallu remettre à l’heure avant de l’utiliser. Je m’y rends. Quelqu’un, sans doute un quidam qui n’a pas eu le temps de se mettre en paix avec sa conscience, a trouvé mes précieuses secondes avant moi. Tant pis, je ferai avec, donc sans.

 H+58″ : J’ignorais à quel point je suis rapide comme l’éclair.

 H+59″ : Je décide d’arrêter de faire de telles constatations, car elles ne me servent à rien d’autre qu’à me faire perdre de mon précieux temps.

 H+1’12 » : Levant les yeux au ciel de lit où j’ai épinglé le joli calendrier des PTT d’où Maya l’abeille me regarde, j’apprends que nous sommes le 21 décembre 2012. Ce qui ne m’étonne qu’à moitié, sachant que demain nous devrions être le 22, jour qui, d’après mes calculs, devait être celui de la fin des temps et du calendrier des PTT, puisqu’il ne servirait plus à rien, même pas dans une cabane au fond d’un jardin. Alors, que se passe-t-il donc aujourd’hui ? Les événements qui se déroulent depuis H+01″ ne seraient-ils que les prémices de ce qui nous attend demain, 22 décembre ? Je décompose 2012 en 20 et 12. Que je pose en les saisissant sur ma calculette : 20 + 12 = 32. J’ajoute le mois, donc 12, ce qui me donne 44, somme à laquelle je rajoute 22, le jour. Ce qui nous fait un total de 66, nombre de la bête, 666 étant celui de la bêbête. La fin du monde n’est pas pour aujourd’hui, Dieu merci. Le président de l’assoc’ Bugarach Temps Zéro va avoir de sérieux problèmes avec ses adeptes, adhérents et membres honoraires qui ont payé sacrément cher leur 2 mètres carrés de survie au Bugarach, pour le 21 décembre.

H+30’47 » : On peut être bon en arithmétique et lent aux calculs. Sans doute un manque d’entraînement. Je me dois de prévenir les autres, leur dire que la fin du monde n’est pas pour aujourd’hui. Je tends la ficelle, tire deux ou trois coups secs pour leur signifier que je les sonne. Couvercle de Lion Noir à l’oreille, j’écoute : rien. Pourtant, je sais qu’ils ont décroché, car eux aussi ont actionné la sonnette. Quelque chose de froid sur la tempe et d’odoriférant dans les narines – une âcre odeur de naphte–, me met la puce à l’oreille : j’ai oublié d’enlever le cirage. Un chiffon, une brosse, et me voilà à cirer tout ce qui est cirable, notamment les chaussures que je mettrai demain pour le jugement dernier. Autant présenter bien, car ce n’est pas demain la veille qu’un tel événement se reproduira.

 H+60′ : J’ai toujours détesté le gaspillage. Du coup, j’ai ciré tous azimuts, y compris la toile cirée défraîchie, mon ciré breton au cas où des pluies acides se mettraient à tomber, plus le cachet de cire apposé sur mon testament. J’en ai profité pour cirer les pompes de quelques pontes qui siègent à la droite de Dieu, ça peut toujours servir.

H+50′ : Les doigts noirs de cirage, je cours me les laver à l’église. L’eau bénite sera un plus pour demain, sinon je ne croirai plus en rien.

 H+70′ : Bougez pas, restez calme, on arrive me disent les autres au téléphone. Leur voix est bizarre, ça doit être à cause de la ficelle. Soit je l’ai mal tendue, soit des hirondelles se sont posées dessus avant leur grande envolée migratoire vers d’autres cieux, soit encore un OVNI l’a percutée.

H+80’12 » : Le temps passe si vite que je me demande si demain ne va pas arriver avant l’heure et s’il ne sera pas là avant qu’aujourd’hui ne soit fini.

 H+80’15 » : Les horloges ne fonctionnent plus, je l’ai déjà dit. Sans mes pulsations cardiaques que je compte depuis H+1″, je ne saurais pas où j’en suis par rapport au temps qui passe et je n’aurais aucune idée quant à celui qui me reste avant de trépasser. Impression désagréable de voir le temps me filer entre les doigts que j’utilise pour mesurer mon pouls. Un certain stress me détraquant le cœur détraquerait-il ma montre ?

H+90′ : Une sirène. Les autres ont eu fait vite de rappliquer. Bizarre qu’ils aient mis leur tenue blanche, celle prévue pour le jugement. Manque de confiance en moi ? Pourtant, ne leur ai-je pas démontré par  2 plus 2 font 4, que la somme de 22+12+2012 égale 66, le nombre codé de la bête ? À moins qu’ils n’aient tout bonnement rien compris à ma démonstration. S’impose à moi un questionnement : au fait, que viennent-ils faire ici ?

 H+90’74,5″ : Je vais pour leur passer un coup de fil quand je me rends compte que la ligne est coupée. Voulant tendre la ficelle pour que la communication soit de bonne qualité, je sens du mou. Je tire sur la ficelle, tire encore, rien d’autre que du mou, puis plus rien, sauf un bruit de boîte de conserve dans les escaliers, dzing, dong, breling, dzing, comme celui à mon mariage, quand des idiots avaient accroché des boîtes de conserve au cul de notre voiture en partance pour notre voyage de noces sur Mars.

 H+90’194,5″ : Deux minutes se sont à peine écoulées. S’ouvrent violemment les deux battants de la porte. Bref instant de silence dont j’enregistre la brièveté grâce à mon cœur qui a cessé de battre ce bref instant. Ennio Morricone est à la baguette. On bouge pas, gueule un grand balaise, malgré sa muselière. Une piqûre, infirmier, reprend le même grand balaise. LES AUTRES arborent une croix rouge sur leur blouse blanche, viennent sur moi, m’arrachent mon téléphone Lion Noir des mains, me ceinturent. Une seringue me menace.

 H+90’350″, à quelques dixièmes près. Pas d’échappatoire. Si je veux me sortir de ce mauvais pas, je suis obligé de trahir la confiance que le Gouvernement a placée en moi. Secret défense, je leur dis. Vous n’avez rien entendu, vous ne me connaissez pas, vous n’avez jamais ouï parler de ce que je vais dire, vous ne m’avez jamais vu, je n’existe pas. Je suis infiltré dans la secte Bugarach Temps zéro, pour le compte du gouvernement. Liberté, égalité, fraternité, ça vous dit quelque chose ? Cette nuit, à minuit pétante, je déclenche le plan Passé Simple. Un code sur mon téléphone, et hop, plus de Bugarach. L’idée qu’il y ait des survivants insupporte le chef de l’Etat. Fidèle aux trois principes fondateurs de la République, la liberté devant la mort sera donnée à tous, indifféremment des origines sociales, culturelles, ethniques, dans la fraternité enfin retrouvée. Alors, au boulot ! il faut que d’ici ce soir les liaisons téléphone portable fonctionnent.

 H+n : L’aiguille sitôt plantée et la seringue à peine vidée dans une de mes veines, je perds connaissance.

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